Le bouclier sémantique : pourquoi le gouvernement du Québec refuse de parler de « racisme systémique
Dès qu’on pénètre dans les couloirs de l’Assemblée nationale du Québec, on comprend que les mots sont considérés comme une arme explosive. Pourtant, il y a un terme en particulier que les politiciens d’ici ne peuvent tolérer : « racisme systémique ». La première ministre Christine Fréchette et son gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) refusent d'employer le terme « racisme systémique », et à juste titre, compte tenu du flot de scandales qui ont secoué Montréal ces dernières années, sans parler des révélations choquantes de la semaine dernière concernant la conservation par la police du Nord de cheveux d'hommes noirs comme “ trophées”. Le gouvernement refuse obstinément de reconnaître que ses institutions publiques sont biaisées contre les personnes de couleur lorsqu'il est interpellé par les partis d'opposition et les groupes de défense des droits civiques. Ils dénoncent rapidement les cas de discrimination, mais le terme « systémique » est inacceptable.

Pour les critiques, cette impasse linguistique est une lâcheté politique qui entrave toute réforme efficace. Pour le gouvernement, il s'agit d'une réponse mesurée à la vision du modèle de société québécois. Mais ce qui se passe à Québec est bien plus qu'un simple jeu de mots : c'est une stratégie soigneusement orchestrée.
Le piège de la culpabilité collective
Pour comprendre pourquoi la CAQ considère le « racisme systémique » comme un danger politique majeur, il faut examiner comment ce terme est perçu par sa base nationaliste. Le terme « systémique » est rarement employé dans le débat politique québécois dominant comme une description sociologique neutre des failles de leurs institutions. Il est plutôt perçu comme une accusation morale de péché national. La sociologue Émilie Tremblay, spécialiste du nationalisme québécois et des politiques publiques, souligne que cette opposition s'inscrit dans un passé marqué par la défense.

“Le mot “systémique” est utilisé par la CAQ et par de nombreux intellectuels nationalistes comme un terme idéologique issu du milieu universitaire anglo-américain », explique Tremblay. Dans une culture historiquement définie par sa propre lutte pour survivre en tant que minorité linguistique en Amérique du Nord, tout ce qui suggère l'oppression du groupe majoritaire est rejeté et la peur est omniprésente. « Admettre le racisme systémique revient à qualifier collectivement tous les Québécois de racistes”.
En rejetant cette affirmation, le gouvernement Fréchette fait obstacle à la dénonciation de la culpabilisation « injuste » dont sont victimes les Québécois. Cette défense est une stratégie gouvernementale visant à faire croire que, même s'il existe des individus mal intentionnés qui doivent rendre des comptes, le Québec, dans son ensemble, est une société plus juste et plus égalitaire, et que son administration est compétente.
Le calcul économique du déni
Le refus de prononcer ces mots n'est pas seulement une question d'identité culturelle ; c'est aussi une question de calcul électoral. Montréal est une ville multiethnique et diversifiée, où les groupes communautaires réclament le plus ardemment une réforme systémique – or, la CAQ n'a pas accès au pouvoir par là. Le parti a plutôt obtenu sa majorité dans les régions suburbaines et rurales de la province, démographiquement plus âgées, majoritairement francophones et marquées par un discours anti-Montréal sur la justice sociale.
Lorsque les politiciens exhortent le public à s'attaquer aux « barrières systémiques » existantes, pour ces électeurs, cela revient à les cibler. Les organismes publics mêmes qu'ils ont créés et dont ils dépendent. La politique linguistique du gouvernement vise à apaiser les craintes de cet important segment de l'électorat, explique Alain Babineau, ancien agent de la GRC et directeur des relations avec le secteur policier pour la Coalition rouge.
“C'est une question de calcul électoral », affirme M. Babineau. En présentant ces scandales comme des cas isolés de mauvaise conduite, le gouvernement laisse croire à sa base que le système fonctionne, tout en privant les citoyens racisés de sécurité et de dignité, eux qui doivent interagir quotidiennement avec ces institutions”.
Grâce à cette tactique politique, la CAQ peut se présenter sous un jour rassurant : le gouvernement est intègre, les lois sont solides et les problèmes ne concernent que quelques brebis galeuses qui seront traitées par des procédures disciplinaires régulières.
clier sémantique
Le bouclier sémantique de la CAQ a peut-être ses avantages dans les urnes, mais il a un coût en termes de conséquences sur les droits de la personne qui préoccupent les défenseurs des droits et les experts en politiques publiques. Le gouvernement ignore la nature systémique du problème et bloque l'élaboration de solutions systémiques. Si un bâtiment ne reconnaît pas avoir un problème structurel, il ne peut pas approuver une solution structurelle. De la réforme de la police aux nominations judiciaires en passant par la collecte de données démographiques fondées sur l'origine ethnique, tout est bloqué.

Ce paravent sémantique a des conséquences psychologiques et administratives bien réelles, affirme la Dre Myrna Lashley, professeure agrégée de psychiatrie à l'Université McGill et experte en sécurité culturelle.
Le point de rupture
La rhétorique du gouvernement et la réalité se heurtent de plein fouet. Les organisations de défense des droits civiques se mobilisent et l'indignation publique face aux abus croissants à la station 39 s'accroît, transformant la réponse évasive de la CAQ en une stratégie d'évitement plutôt qu'en une réponse de principe.
Un leadership politique solide exige le courage d'affronter les vérités dérangeantes, et non de se retrancher derrière un mur de mots. Toute proposition de réforme restera vaine tant que la première ministre Fréchette et son gouvernement ne seront pas prêts à reconnaître les obstacles structurels qui divisent le Québec et qu'il faut surmonter. L'émotion peut être le facteur décisif d'une victoire électorale, mais elle ne peut guérir une société fracturée.





