Connect with us

Arts et Spectacles

«Beale Street», outrages et désespoir

Editor

Published

on

Au bout d’une dizaine de minutes d’immersion dans son nuancier de tons mordorés et sa musique enveloppante plus que de raison, on se dit que Barry Jenkins est inconscient d’avoir introduit Si Beale Street pouvait parler par une citation qui annonce le contraire de ce qu’il nous montre. Signée James Baldwin, auteur du roman du même nom et géant de la littérature américaine du XXe siècle dont un cinéaste américain s’empare ici pour la première fois, plus de trente ans après sa disparition, elle présente la Beale Street du titre comme une «rue bruyante» de La Nouvelle-Orléans (en réalité, on la trouve à Memphis) et invite le lecteur à «y trouver du sens» comme dans un «fracas de batterie». Or, du bruit, Beale Street, film de bois et de peau, n’en contient pour ainsi dire aucun – en tout cas qui rudoie le spectateur sans prévenir ou le précipite dans la confusion. Tout ou presque s’y exprime en sourdine, y compris les coups les plus âpres, la passion la plus ardente et les échanges les plus malveillants, quand le montage, intensément soigné et sensuel, chaperonne une narration qui coule jusqu’à sa conclusion comme les volutes de cordes, cuivres et vibraphone filtrées qui l’accompagnent souvent.

Merdier. C’est qu’il faut un peu de temps pour s’acclimater à la musique subtile de Barry Jenkins, qui ne contourne aucune des violences de ses tragédies sociales mais a appris à y intégrer le déni et l’indifférence des sociétés qui les font advenir. Comme Moonlight, oscarisé de force plus que de gré en 2017, dont certains ont pu confondre la délicatesse avec de l’afféterie plastique ou de l’affadissement pour complaire à tous les publics, Beale Street traite de la violence, du racisme et des indécences comme un mal au long cours, qui étourdit et ronge les âmes tous les jours de la vie au moins autant qu’il fait chavirer les destins soudainement.

L’intrigue elle-même, réputée dans l’œuvre de Baldwin pour son optimisme latent, érode ses personnages plus qu’elle ne les martyrise. Les deux protagonistes, Tish et Fonny, sont deux très jeunes adultes qui s’aiment fort et tendrement dans le Harlem désabusé du début des années 70, au moment où la population afro-américaine réalise que la révolution entamée dans la décennie précédente ne portera aucun fruit sans radicalisation politique. Leurs deux familles, les Hunt et les Rivers, ne s’entendent pas forcément – la mère de Fonny est une bigote qui n’aime pas qu’on puisse s’aimer si librement – mais les deux protagonistes sont très entourés par la famille de Tish. Le drame, que l’on découvrira progressivement, surgit d’une accusation de viol impossible qui envoie Fonny en prison et force Tish à lui apprendre à travers la vitre d’un parloir, de la voix très douce et optimiste qui est la sienne, qu’ils vont avoir un enfant.

Dès lors, la bluette se mue en merdier – «It’s all shit», se plaint Tish ; «But we in it now» («Mais maintenant on est dedans»), lui rétorque sa sœur, Ernestine – mais Jenkins, avec Baldwin, n’a pas pour projet de figurer l’enfer. Plutôt de le tenir hors champ, dans la prison où Fonny attend et où, s’il faut croire les ecchymoses qui vont et viennent sur son visage, il se fait fréquemment passer à tabac, comme la réalité infecte que le couple tente d’oublier pour un ailleurs dont un enfant, au fur et à mesure qu’il grossit dans le ventre de sa mère, va peu à peu bâtir la tangibilité. A un moment de terreur qui semble répondre mot pour mot à une scène glaçante de Moonlight («You don’t know»), un ami de passage révèle l’enfer traumatisant qu’il a vécu incarcéré. A un autre, Jenkins glisse des images d’archives pour délivrer les racines historiques de son mélodrame, livrées en voix-off par KiKi Layne, qui joue Tish : «Il n’y avait pas assez de magistrats pour juger tous ces hommes de ce dont on les accuse.»

Uppercuts. Mais pour ne pas trahir Baldwin, dont la propre colère suffit amplement à nourrir son film, le cinéaste s’en tient surtout aux mots de sa littérature, dont on se pique, en la voyant si puissante dans sa transposition à l’écran, qu’Hollywood ait attendu si longtemps pour se l’approprier. Ainsi cette comparaison entre les coups de pied du fœtus dans le ventre et les uppercuts de Mohammed Ali, mise en images littéralement, dans un emballement inoubliable : «Nous commençons à avoir un dialogue acerbe, cette chose et moi ; elle donne un coup de pied et je laisse tomber un œuf sur le parquet ; elle bouge et, soudain, la cafetière se renverse sur la table ; un autre coup de pied et le parfum que j’ai vaporisé sur ma main remplit ma bouche de salive amère.» Jenkins et Baldwin avaient donc ceci en commun qu’il fallait que le premier adapte le deuxième pour qu’on le découvre enfin : dans leur œuvre, la vie emporte tout, jusqu’au désespoir le plus noir et le plus profond.


Olivier Lamm

Si Beale Street pouvait parler de Barry Jenkins avec KiKi Layne, Stephan James, Regina King… 1 h 59.

Source link

قالب وردپرس

Continue Reading
Click to comment

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Arts et Spectacles

«A cause des filles..?», cœurs à marée basse

Editor

Published

on

By

Bonheur de retrouver le meilleur Pascal Thomas. On en suivait le talent intermittent depuis sa dernière œuvre majeure, la Dilettante (1999), et la fâcherie fâcheuse avec Jacques Lourcelles, son scénariste attitré (et le critique essentiel que l’on sait). Le revoici, le cinéaste fantasque de la communauté improbable, du phalanstère éphémère, de la réunion étoilée. Réunion de groupe qui fort heureusement n’excédera pas le temps du film, de ses histoires entremêlées, en une dispersion, après la chanson finale, évitant à des figures aimables parce que singulières de se rabougrir en classe moyenne recroquevillée, corps en bloc cocardier, esprit de clocher. Le temps d’un voyage, d’un mariage, d’une saison de jeunesse ou de vacances entre amis, des personnages sont regroupés pour une occasion un peu oiseuse, pour une coexistence vaille que vaille qu’il faut bien égayer, et qui ne trouvent rien à faire d’autre que de raconter des histoires, que de se (la) raconter un peu. Et puis s’en vont.

Ragots. A cause des filles..? reprend la trame d’un précédent film de 1981 de Pascal Thomas, Celles qu’on n’a pas eues, dans lequel un petit groupe improvisé d’hommes (et une femme) coincés dans un compartiment de train, le temps du trajet, se remémoraient leurs meilleurs échecs amoureux à tour de rôle. Le principe est ici identique : à tire-d’aile et à tour de rôle – sur fond étale du bassin d’Arcachon, ses cieux changeants et ses puissantes nuances de gris, tout au long d’un festin gêné et arrosé – se déploie le récit à tiroirs de déconvenues amoureuses, un film à sketchs si l’on veut, comme certaines comédies italiennes ou les Buñuel tardifs (type le Fantôme de la liberté ou le Charme discret de la bourgeoisie), à cause de cette construction en historiettes et saynètes s’enfonçant toujours plus loin dans le fantastique. Et la satire bourgeoise.

L’occasion oiseuse ici : un mariage est célébré qui tourne au fiasco. Le marié s’enfuit avec une femme mystérieuse en décapotable et foulard de soie venue le cueillir à la sortie de l’église. La mariée et tous les convives se retrouvent attablés en bord de mer dans une ambiance à marée basse, au pied d’un phare, à gober des huîtres et à boire du blanc en patientant pour un improbable retour du «noceur» échappé. Autour des tables et des goélands, dans le faux embarras général et les ragots divertis, chacun y va de sa petite histoire indirecte, sa confession quant aux surprises de l’amour. Bonnes, mauvaises, les loupés du cœur, toujours. Les dupés de l’aventure rocambolesque se suivent sans se ressembler, entre pure farce (l’épisode hilarant du faux peintre et de la vraie muse, du Tartuffe dans une leçon de littérature leste, du cambriolage par des Musidora encagoulées en cours d’adultère ficelé) et poésie décalée «éromystique» – bel épisode de la maîtresse du veuf pervers, ou du vieil homme et la mort. Parfois, on se croirait chez Mocky, ou chez Brisseau.

Punition. On est bien chez Pascal Thomas. La libre gratuité de ce cinéma en fait le charme insigne, tant c’est devenu saugrenu. Comme il y a encore Mocky et Brisseau, donc, comme il y avait Jacques Rozier, perdu de vue depuis Fifi Martingale (2001), comme il y a Joseph Morder et comme il y a Pierre Léon, subsiste ce cinéma des «quatre coins» (comme le jeu). Chacun dans son coin, tous échangent et échappent à leur poste, se relaient au centre, la solitude en punition. Ce mercredi, c’est Pascal Thomas qui s’y colle, remontant sur les planches de son théâtre français, avec ses acteurs fendards, cinéma de la classe moyenne et des ridicules des hommes aspirant à une communauté inavouable, de filles et de garçons, telle une troupe qu’on emmènerait partout avec soi. Pour montrer quoi ? Par exemple : le geste insolite et drôle, et beau, d’attraper une mouche dans la chambre d’une morte.


Camille Nevers

A cause des filles..? de Pascal Thomas avec François Morel, José Garcia, Rossy de Palma, Audrey Fleurot, Pierre Richard… 1 h 40.

Source link

قالب وردپرس

Continue Reading

Arts et Spectacles

Norah Jones s’invite au 40 e Festival international de jazz de Montréal

Editor

Published

on

By

La célèbre auteure-compositrice-interprète américaine Norah Jones présentera un spectacle le 27 juin prochain dans la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, dans le cadre du 40e Festival international de jazz de Montréal (FIJM).

L’artiste a annoncé lundi une nouvelle série de concerts en tournée nord-américaine, qui débute le 18 juin à Pittsburgh, au Massachusetts, et qui inclut un arrêt au FIJM. Les billets seront en vente le 1er février à 10 h.

Norah Jones a vendu plus de 50 millions d’albums en carrière, et remporté neuf prix Grammy, dont le prix du « meilleur nouvel artiste », en plus d’avoir été récipiendaire de deux prix « enregistrement de l’année » et deux fois « album de l’année ».

En novembre dernier, le festival avait dévoilé une bonne partie des artistes invités à jouer dans la métropole cet été, qui inclut la chanteuse et musicienne Melody Gardot, la légende de la guitare jazz George Benson, l’ensemble de musiciens Pink Martini, la pianiste et compositrice montréalaise Alexandra Stréliski et la diva jazz Dianne Reeves.

Le Festival international de jazz de Montréal se déroulera du 27 juin au 6 juillet 2019.

Source link

قالب وردپرس

Continue Reading

Arts et Spectacles

Lac-Mégantic et Netflix : Ottawa demande le retrait des images et une compensation

Editor

Published

on

By

Les députés ont approuvé la motion présentée par le néo-démocrate Pierre Nantel concernant ces séquences vidéo que l’on voit notamment dans le très populaire film Bird Box.

La Chambre demande que Netflix « retire de son catalogue de fiction toute image de la tragédie de Lac-Mégantic » et « compense financièrement la communauté de Lac-Mégantic pour avoir utilisé ces images à des fins de divertissement ».

Au bureau du ministre du Patrimoine canadien, Pablo Rodriguez, on a affirmé mardi soir que l’on comprenait « parfaitement la consternation des Méganticois face à l’utilisation des images de la tragédie ».

Il est « désolant de voir Netflix utiliser ces images » et « l’entreprise devrait [les] retirer », a-t-on ajouté.

Des excuses de Netflix

L’utilisation des images de la catastrophe ferroviaire survenue en juillet 2013 a suscité l’indignation, notamment celle de la ministre de la Culture du Québec, Nathalie Roy. Elle avait ainsi écrit à l’entreprise pour lui demander de procéder à leur retrait.

La société n’a pas accédé à cette demande, mais dans une lettre envoyée la semaine dernière à la ministre, Netflix a présenté ses excuses et promis de faire mieux à l’avenir.

Dans cette missive, la directrice des politiques publiques chez Netflix, Corie Wright, a assuré avoir présenté ses excuses directement à la mairesse de Lac-Mégantic, Julie Morin.

L’entreprise de diffusion de contenu en ligne a argué que l’utilisation d’images d’archives constituait une pratique courante et répandue dans l’industrie du cinéma et de la télévision.

Source link

قالب وردپرس

Continue Reading

Chat

Trending