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Venezuela : «Les jeunes sont partis, et nous les vieux, on attend là, en espérant que ça passe»

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Le quartier populaire de La Vega, dans le sud de Caracas, est perché sur une colline, isolé de la ville, et reliée par deux routes vertigineuses sur chacun des versants. Ce matin-là, il n’y a ni électricité ni réseau téléphonique. «Il a plu hier soir, généralement ça fait tout sauter», glisse un jeune homme assis sur sa moto, recrachant la fumée de sa cigarette. Un plafond de câbles électriques désordonnés recouvre la rue. Les maisons sont précaires, les rares fenêtres ressemblent à de simples trous dans le mur comblés par une grille rouillée.

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«Ça n’est pas Paris !» plaisante Angel, un vieil homme qui travaille bénévolement pour la paroisse. Depuis que ses deux filles et ses petits-enfants ont quitté le pays pour rejoindre le Pérou, il est seul. Heureusement, il peut compter sur la compagnie d’Alfredo Infante, le prêtre du quartier. «L’émigration a été très forte ici», raconte le religieux. Depuis 2015, à chaque messe, il demande à ses fidèles s’ils ont un proche à l’étranger. «La première année, disons qu’environ un tiers d’entre eux levaient la main», se souvient Alfredo Infante. Depuis 2018, il n’y a plus une personne dans sa communauté qui n’a pas vu quelqu’un partir. «Ma question maintenant c’est : « Combien de vos proches sont partis ? »»

«Pension de misère»

Dans son salon, tous les matins, le prêtre accueille des riverains pour discuter. Les sujets sont toujours les mêmes : pénuries de nourriture et de médicaments, salaire minimum trop bas, l’inflation qui pourrait atteindre 10 000 000 % en 2019 à en croire le FMI (Libé de vendredi). Tous ont plus de 60 ans. «Les jeunes sont partis travailler à l’étranger, souffle Maria, une voisine. Et nous les vieux, on attend là, à rien faire, en espérant que ça passe.» La plupart sont retraités, les autres ne travaillent plus. «Le salaire minimum, aujourd’hui ça te permet d’acheter une boîte d’œufs et un demi-kilo de fromage, comment tu veux survivre un mois avec ça ?» demande Carlito, excédé. «Toutes ces personnes vivent grâce aux envois d’argent de leurs proches à l’étranger», explique Alfredo Infante.

En 2015, ce quartier traditionnellement chaviste a voté majoritairement pour l’opposition lors des élections législatives qui ont vu l’arrivée de députés comme Juan Guaidó, qui s’est autoproclamé président mercredi dernier. «Depuis, certaines zones du quartier ont été étiquetées « opposition », explique Angel. On doit faire des pieds et des mains pour obtenir la « caja Clap ».» Ce carton d’alimentation, promis à la grande majorité de la population qui touche le salaire minimum, contient quelques produits de bases : farine, sucre, pâtes, parfois du lait et du riz en fonction des pénuries.

Carlito vit dans une grande résidence de 15 étages en contrebas. Elle tranche avec les habitations de fortune du quartier. Ces trois immeubles collés sont considérés comme le foyer de la contestation contre le régime dans le quartier. «L’Etat ne nous envoie plus rien à part notre pension de misère», peste sa femme, Ana, dans le salon de leur appartement. Pour les deux retraités, amaigris par les privations, impossible de survivre avec leurs deux pensions, dont la somme équivaut à 12 euros. «Comme à peu près tout l’immeuble, voire tout le quartier, on survit grâce aux virements que nous fait notre fille, explique Carlito. Elle vit aux Etats-Unis depuis trois ans.»

Selon une enquête de la Banque mondiale, 10 % des Vénézuéliens vivaient grâce à l’argent de la diaspora en 2015. Ils seraient plus d’un tiers aujourd’hui. Sauf qu’envoyer de l’argent de l’étranger vers le Venezuela n’est pas une mince affaire. Au printemps, l’Etat a décidé d’intervenir dans la principale banque du pays, Banesco. Beaucoup de Vénézuéliens vivant à l’étranger ont vu leur compte fermer, comme la fille de Carlito. Pour justifier cette opération, le gouvernement disait vouloir lutter contre l’inflation. Mais selon l’économiste Pilar Navarro, du cabinet Ecoanalítica, on ne ralentit par l’inflation en limitant l’argent qui rentre dans le pays. La relation est inverse, notamment en raison de la perte de confiance dans la monnaie nationale et la dollarisation progressive de l’économie. «Plus il y aura de l’inflation, plus le PIB va décroître, et plus les Vénézuéliens vont envoyer de l’argent depuis l’étranger, détaille l’économiste. D’abord parce que la crise économique stimule l’émigration, et ensuite parce l’inflation fait perdre du pouvoir d’achat à ceux qui restent, et les rendent d’autant plus dépendants aux aides de l’Etat ou à l’argent de la diaspora.»

Rançons

Comme la fille de Carlito, les Vénézuéliens à l’étranger qui ont perdu leur compte en banque ont été contraints de trouver d’autres méthodes pour faire entrer l’argent. «Elle passe par un intermédiaire, explique le vieil homme. Quelqu’un qui a deux comptes, un aux Etats-Unis, et un au Venezuela.» La fille envoie des dollars sur le compte américain, puis l’intermédiaire paye la famille en bolivars, en choisissant lui-même un taux de change qui lui offrira une jolie commission.

Le père Alfredo Infante est assis sur le canapé usé du salon, l’air grave. «Tout cela pose beaucoup de problèmes ici», tranche-t-il. A commencer par le fait que des intermédiaires se font beaucoup d’argent sur des transactions de ce type. «Cela alimente l’économie informelle, et ce sont souvent des personnes peu fréquentables qui en profitent», assure le prêtre. D’autre part, il observe que de plus en plus d’habitants de son quartier ne travaillent plus, errent toute la journée dans la rue. «Pourquoi aller travailler quand votre salaire ne vaut plus rien ? interroge-t-il. Si un proche leur envoie de l’argent, les gens préfèrent rester chez eux…»

Mais le pire problème à l’entendre, c’est la hausse de l’insécurité. Dans ces quartiers infestés par des gangs qui vivent du vol, du rapt et du narcotrafic, cet afflux d’argent qui vient de l’étranger est presque un cadeau tombé du ciel pour les malfrats. Depuis plusieurs mois, les enlèvements se multiplient dans les quartiers les plus pauvres et les Vénézuéliens émigrés doivent payer de lourdes rançons. «Et alors quoi ? s’agace Carlito. On doit crever de faim parce que c’est dangereux ?» Le prêtre soupire. Sur le pas de la porte d’à côté, une vieille femme sort les poubelles avec ses deux petits-enfants. On devine sous sa robe usée un corps squelettique. Tout son visage est creusé par la faim. Carlito lui fait un signe de la main. «Elle, à part ses deux mômes et son salaire minimum, elle n’a personne.»


Benjamin Delille correspondant à Caracas

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fragilisés par le retrait américain, les Kurdes se tournent vers les Européens

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REPORTAGE – Les Kurdes, qui ont fourni l’essentiel des forces terrestres à la coalition internationale dans la guerre contre l’EI, se retrouvent seuls face à la Turquie après l’annonce de Donald Trump de retirer au plus vite les forces américaines déployées en Syrie.


Envoyé spécial à Kamechliyé  

Alors que la longue campagne contre l’État islamique en Syrie touche à sa fin, les Kurdes syriens voient les périls s’accumuler autour de la région autonome qu’ils ont constituée dans le nord-est de la Syrie. Les centaines de djihadistes qu’ils détiennent viennent compliquer une situation déjà délicate.

Le Rojava, singulière entité créée par les Kurdes syriens après le retrait du régime de Bachar el-Assad au début de la guerre civile, a fourni l’essentiel des forces terrestres à la coalition internationale dans la guerre contre le califat. Devenu tout à coup moins utile aux Occidentaux avec la disparition prochaine de l’EI, le Rojava se retrouve à présent seul face à d’autres ennemis.

«Un retrait américain ne fera que créer plus de désordre.»

Sihanok Dibo, le responsable des relations diplomatiques du Conseil démocratique syrien, instance qui gouverne le Rojava

L’annonce par le président américain, Donald Trump, le 19 décembre 2018 de son intention de retirer au plus vite les forces américaines déployées dans la région a précipité les choses. Repoussé à avril 2019, le départ des quelque 2000 soldats américains laisse le champ libre à la …

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Theresa May, entre chimères et pari risqué

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Et si tout cela était un très fin complot mené de main de maître par Theresa May ? Et si les scènes ubuesques vécues mardi à la Chambre des communes n’étaient qu’un écran de fumée, le déroulé parfait d’un plan diabolique élaboré dans le plus grand secret, dans un recoin caché du 10, Downing Street ? Et si Theresa May ne poursuivait pas des chimères mais entendait bien faire adopter par les députés britanniques l’accord de retrait conclu en décembre avec l’Union européenne et sortir le Royaume-Uni de l’UE à la date prévue, le 29 mars ? On veut y croire. Même si le doute est permis.

Mardi soir, au terme d’une nouvelle journée hystérique au Parlement, les députés ont adopté deux amendements significatifs. L’un exclut la possibilité d’un Brexit sans accord. Sauf que ce vote n’a strictement aucune valeur juridique et son objet sert plutôt à donner un indice de l’humeur d’un Parlement a priori opposé à une sortie désordonnée de l’UE. L’autre amendement adopté, par une majorité de 16 voix, est nettement plus important. Présenté par le député conservateur Graham Brady et soutenu par la Première ministre, il donne à cette dernière l’instruction de retourner à Bruxelles renégocier l’accord de retrait conclu en décembre dernier par… la Première ministre. Plus précisément, l’amendement suggère à Theresa May d’indiquer aux Européens que l’accord peut être adopté par le parlement britannique, à condition de supprimer le backstop, la clause de sauvegarde en Irlande du Nord, et de le remplacer par une alternative, qui reste toujours mystérieuse.

Substantielle et solide majorité

«Il est désormais clair qu’il existe une route qui permet d’obtenir une substantielle et solide majorité dans cette Chambre pour quitter l’UE avec un accord», a souligné après le vote, presque avec le sourire, Theresa May. «Armé de ce mandat, nous allons chercher à obtenir des changements, légalement contraignants, à l’accord de retrait, qui prennent en compte les inquiétudes vis-à-vis du backstop, tout en garantissant qu’il n’y aura pas de retour à une frontière solide entre l’Irlande du Nord et l’Irlande», a-t-elle ajouté.

Cette détermination louable s’est heurtée dès mardi soir à la réaction extrêmement claire des représentants de l’UE : «no, non, nein… l’accord de retrait n’est pas renégociable». Et à un léger rappel en passant : le backstop, la clause de sauvegarde, a été proposé initialement par les négociateurs britanniques. Elle a été dictée par les lignes rouges imposées par Theresa May, pour qui la sortie de l’UE signifiait aussi la sortie de l’union douanière et du marché unique. Quant aux alternatives à ce backstop, elles ont été explorées pendant les longs mois de négociation sans qu’aucune suffisamment crédible n’ait été trouvée.

«Le triomphe de May»

La Première ministre a répété devant les députés que l’UE avait un «appétit très limité pour de tels changements et les négocier ne sera pas facile». «Mais, (…) cette Chambre a désormais clairement établi ce qu’il est requis pour approuver l’accord de retrait». Sans ironie aucune, les très conservateurs Daily Mail et Daily Express ont salué la performance de la Première ministre. «Le triomphe de May», clame mercredi en une le Daily Mail qui se félicite qu’elle ait «uni le parti conservateur», à défaut du pays. De son côté, l’Express s’exclame : «Elle l’a fait, maintenant la balle est dans le camp de l’UE !».

C’est là qu’entre en scène la suite du scénario secret de Theresa May. Elle a promis de revenir devant le Parlement le 13 février pour rendre compte de ses efforts, avec comme objectif l’organisation d’un vote le lendemain. D’ici là, aidée par la presse eurosceptique, elle pourra développer la classique réthorique britannique de l’intransigeance, voire de l’outrecuidance de l’UE à lui refuser ce qu’elle demande. Mi-février, elle pourra alors dire à ses députés : «j’ai essayé, mais cet accord, avec le backstop, est le seul sur la table». Elle pourra peut-être même se vanter d’avoir arraché difficilement à l’UE des assurances ou des éclaircissements supplémentaires dans la déclaration politique qui accompagne l’accord de retrait. A six semaines du 29 mars, date officielle du Brexit, elle comptera alors sur l’angoisse d’un Brexit «sans deal» pour rallier in-extremis les députés derrière l’accord de retrait signé en décembre.

Sauf que ce grand pari pourrait aussi échouer lamentablement et se conclure par une douloureuse – pour tous – sortie de l’UE sans accord.


Sonia Delesalle-Stolper Correspondante à Londres

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Venezuela : le chantage au raffinage de Washington

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Les Etats-Unis ont frappé un grand coup lundi en annonçant des sanctions inédites contre la compagnie pétrolière nationale vénézuélienne, PDVSA, afin d’empêcher «le détournement de ressources» par le président Nicolás Maduro. Priver le régime socialiste des revenus du pétrole, qui représente 95 % des exportations du pays (et autant des recettes budgétaires), c’est asphyxier économiquement le Venezuela et prendre le risque d’affamer encore un peu plus ses 32 millions d’habitants. Cinq jours après avoir reconnu le chef du Parlement, Juan Guaidó, comme président par intérim, la Maison Blanche s’est attaquée à PDVSA, accusée d’être «un véhicule de corruption». Ce que Caracas reconnaît, puisque des poursuites pour détournements ont été lancées contre d’ex-dirigeants de la compagnie, nommés par Chávez et aujourd’hui en fuite.

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Rupture des relations

La compagnie pétrolière d’Etat ne peut désormais plus faire de commerce avec des entités américaines, et ses avoirs aux Etats-Unis (autour de 7 milliards de dollars, soit 6 milliards d’euros) sont gelés. Les raffineries de Citgo, filiale de PDVSA aux Etats-Unis, pourront continuer à fonctionner mais les transactions financières passeront par un compte placé sous surveillance et les bénéfices seront bloqués tant que Maduro restera au pouvoir, a précisé le secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin.

Nicolás Maduro a déclaré lundi avoir «donné des instructions au président de PDVSA pour engager des actions politiques, légales, devant les tribunaux américains et du monde». «Ils veulent nous voler Citgo, à nous les Vénézuéliens !», s’est emporté le chef de l’Etat, alors qu’il accueillait les diplomatesde retour au pays après la rupture des relations diplomatiques entre Caracas et Washington.

Les Etats-Unis sont le partenaire pétrolier historique du Venezuela. Pour des raisons de proximité d’abord : le pétrole de l’Orénoque, le principal fleuve du pays, parvient aisément, via la mer des Caraïbes et le golfe du Mexique, jusqu’aux raffineries du Texas ou de Louisiane. Et ce pétrole lourd, une sorte de goudron devant être transformé en essence ou en dérivés, doit être mélangé à un pétrole plus léger, que le Venezuela ne produit pas. Au fil du XXe siècle, le pays n’a pas cherché à développer ses propres capacités de raffinage, pour des raisons techniques donc, mais aussi parce que le secteur était aux mains de compagnies étrangères qui reversaient une partie de leurs bénéfices à l’Etat.

En 1976, le président Carlos Andrés Perez (social-démocrate) nationalise le secteur énergétique mais crée des entreprises mixtes où, là encore, les partenaires étrangers se chargent des investissements en échange d’un pourcentage des bénéfices. Ce modèle rentier, qui ne fait que prolonger la vieille exploitation par les pays colonisateurs, n’a été que tardivement remis en cause par Hugo Chávez, en 2007, après huit ans au pouvoir. Cette année-là, le militaire et chef de l’Etat expulse les multinationales (dont le français Total) en les dédommageant.

Etau

Mais les compagnies américaines restent les clients privilégiés du Venezuela, avec un président socialiste peu désireux de mettre ses décisions économiques en accord avec ses diatribes anti-impérialistes. De leur côté, les Etats-Unis auraient pu utiliser bien avant l’arme du pétrole pour sanctionner Caracas. Le pays n’assure que les deux tiers de ses besoins en pétrole et dérivés, et les puits de l’Orénoque fournissaient près de 9 % des importations de Washington. Aujourd’hui, la part serait tombée à 3 %, le besoin d’une source alternative est donc moins pressant. Une autre explication du revirement des Etats-Unis est le bras de fer de Trump avec l’organisation des pays producteurs à laquelle appartient le Venezuela.

L’étau qui se resserre autour du président socialiste, à la veille de nouvelles manifestations à l’appel de l’opposition, inquiète vivement les principaux partenaires de Maduro, la Chine et la Russie, qui craignent de ne jamais revoir les milliards de dollars prêtés au Venezuela.


François-Xavier Gomez

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