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La joie dans l’âme : les «Carnets» de Goliarda Sapienza

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Au trop plein peut succéder l’impression de vide total. Peut alors l’emporter cet «esprit gémissant en proie aux longs ennuis» du spleen baudelairien. Goliarda Sapienza s’est dédiée entièrement pendant dix ans à Modesta, l’héroïne de l’Art de la joie, et de manière encore plus prégnante les cinq dernières années. Avec affres et joie justement. «Travailler à ses aventures m’enfermait dans un coffre-fort chaud et adoré ; enserrée dans ces pensées la maudite réalité restait à distance. Maudite réalité.» L’atterrissage pour l’ancienne comédienne née à Catane en Sicile en 1924 dans une famille socialiste anarchiste, qui a décidé d’arrêter théâtre et cinéma pour écrire, va être rude. Ce gros roman qui dit «je» va désormais devoir trouver son éditeur. Ce sera un véritable chemin de croix, sur lequel elle revient de temps en temps dans ces Carnets qui viennent d’être traduits au Tripode. Non seulement elle craint l’exposition au grand jour que suppose la publication («c’est quelque chose d’horrible pour moi»), mais en plus, personne n’en voudra, les grandes maisons d’édition italiennes que sont Rizzoli et Einaudi en tête. Ce chef-d’œuvre ne sera publié que très tard, deux ans après la mort de son auteure en 1996, et grâce à l’obstination de toujours de son mari, Angelo Pellegrino.

Mais en cet été 1976, Goliarda se retrouve pleinement dans sa vie, comme elle dit. Un passage qu’elle sait malaisé après tant d’années de cohabitation avec son presque alter ego fictionnel. «Mais je sais également que si Modesta ne prend pas la clef des champs, « a strata di fora », et ne s’en va pas vivre sa vie, il ne me sera pas facile de sortir de cet état de repos, d’attente et de sérénité que j’ai appelé interrègne.» L’énergie furieuse déployée pour animer cette vita de femme libre, féministe, bisexuelle, communiste, antifasciste, née pauvre paysanne sicilienne grimpée dans la haute société, la laisse sans objet immédiat, l’ouvrage terminé.

Séjour en prison

Sa sensibilité dépressive pousse son mari à lui offrir des carnets. Pour qu’elle continue à occuper sa plume et, de fait, son esprit. Elle entame alors cette sorte de gymnastique personnelle qu’elle n’a jamais voulu pratiquer jusque-là : se confier à une page blanche sans vocation éditoriale, seulement pour s’épancher soi-même. La confession intime lui avait paru jusque-là d’une vacuité nombriliste de bourgeoise individualiste, et de surcroît possiblement dangereuse une fois révélée publiquement. A 52 ans, elle va commencer à noircir des carnets et le fera au fil des années qui lui restent à vivre. Il y aura une longue interruption entre 1980 et 1988, parenthèse qui correspond au moment où elle écrit et parvient à faire publier l’Université de Rebibbia (1983), sur son séjour dans la prison de Rome, que réédite aussi Le Tripode, et les Certitudes du doute (1987) sur sa relation passionnelle avec une ancienne codétenue.

Il est d’abord hors de question que ces écrits soient un jour dévoilés. «Il faut que je me souvienne, si je devais tomber malade, de détruire ces carnets, se promet-elle en février 1979, alors qu’elle s’y adonne depuis presque trois ans. Dans ce qui est personnel, si personnel, on peut créer involontairement des mythes (l’amitié, dans mon cas) qui, comme tous les mythes, peuvent faire plus de mal que de bien à un lecteur naïf ou trop jeune. Me souvenir de les détruire ou faire une note dans mon testament.» Cela est déjà devenu une mécanique formelle ; quand un carnet se termine, elle a besoin d’être réalimentée. Fin 1977 : «Quand le carnet sera fini, je m’en ferai acheter un autre par Angelo.» En 1979 : «J’accepte cette nouvelle manie et je demande tout de suite à Angelo de m’acheter un autre carnet. S’il n’était offert par lui il n’aurait pas la valeur qu’il a.» Il y en aura quarante au total.

«Ne laisse pas entrer le matin.»

Plus tard, bien plus tard, elle acceptera de laisser à Angelo le soin de gérer leur publication éventuelle, signe que sa position vis-à-vis d’eux a évolué avec le temps. Ils ne sont plus voués à la destruction et ont acquis une forme de considération de sa part. «Ces pages ne doivent être rendues publiques qu’après ma mort, et uniquement avec l’autorisation de mon mari, Angelo Pellegrino, mon légataire universel, du plus misérable livre ou tableau que je possède à tous mes écrits édités et inédits.» Près de quarante ans après la rédaction de cette formule testamentaire incluse dans les Carnets, Angelo Pellegrino achève avec maestria en 2019 l’édition posthume de l’œuvre de Goliarda Sapienza en Italie. C’est la publication en 2005 de l’Art de la joie de ce côté-ci des Alpes par Viviane Hamy, qui a permis de révéler le talent de l’écrivain. En 2008, l’éditrice a sorti aussi le Fil d’une vie, qui rassemble Lettre ouverte (1967) et le Fil de midi (1969), les deux premiers ouvrages de son cycle «L’autobiographie des contradictions», avant Moi, Jean Gabin, l’Université de Rebibbia et les Certitudes du doute.

A lire aussi«Angelo Pellegrino : «Il y a une grande combustion dans [l’]écriture [de Goliarda Sapienza]»

Au vu des premiers paragraphes des Carnets, on suppose que le premier élan de Goliarda était de s’adresser à Angelo, son époux de vingt-deux ans de moins qu’elle. De dire «tu», de poétiser aussi, avec une façon qu’elle a de tourner des phrases toutes en rondeur et en exubérance. «Si je ne suis pas de retour à l’aube, ferme la porte et ne laisse pas entrer le matin.» Rapidement, elle va se livrer directement à ce miroir de ses préoccupations. Mais ce livre n’est pas véritablement un journal dans lequel elle égrènerait ses actions du jour, ses pensées du moment ou ses projets en cours, même s’il se découpe en mois et en années. On y sent une absence de systématicité.

«Farandole fêtarde»

Des lignes de forces traversent ces années de notes. Ses voyages et ses déplacements ont une importance capitale ; ils influent sur son humeur et son travail. Elle ne cesse d’aller et venir entre Rome et sa toute petite maison de Gaeta, ville de la côte ouest de l’Italie qu’elle a inconditionnellement adoptée au milieu des années 70. Elle retrouve là une certaine sérénité, fait de longues promenades, avec son mari ou dans une solitude qui ne l’effraie pas. «Il n’y a rien à faire, tous les dix ans il faut se refaire entièrement par une longue période de solitude, et tous les cinq mois il faut faire la même chose par trois-quatre jours d’absence.» A Rome, elle retrouve une vie mondaine qui parfois la lasse. Elle ne l’épargne pas, même si Goliarda Sapienza aime les amis. «Dites-moi, maintenant : comment peut-on écrire si on entre dans la farandole fêtarde obligée qui emporte sans cesse les habitants de cette ville ? Et je n’ai rien dit des petits-déjeuners et des cafés au bar, qui pleuvent, implacables, avec la force des averses de cette ville.» C’est un «tourbillon de mazurkas de dîners et repas» qui l’empêchent de travailler. Et ne pas écrire, pour Goliarda Sapienza, c’est comme «avoir les deux jambes coupées».

Il y a l’ombre portée de la famille. Goliarda Sapienza a grandi sous la férule de parents militants socialistes, en résistance contre le fascisme. Dans la période de ses carnets, à la fin des années 80, son frère Carlo meurt, un épicurien comme son père, avocat et figure du socialisme sicilien, qui s’est éteint en 1949 dans les bras d’une jeune maîtresse dans un hôtel de Palerme. Comme lui, «Carlo ne faisait qu’aimer les femmes» mais avait tenu à distance la politique. Sa tristesse de la perte de son frère inspire cette phrase à cette adepte de Freud, et si sensitive en toute chose : «Le deuil a (physiologiquement parlant) un rythme de vague, comme si dans le sang la perception de la perte allait et venait, poussée par l’impénétrable courant des souvenirs, dans un mouvement qui ne suit aucune méthode analysable mais seulement la divagation apparemment absurde de l’esprit.» L’assassinat de son frère Goliardo – qu’elle n’a pas connu mais dont elle porte le prénom féminisé – par trois fascistes qui le poussent dans l’eau, le 16 mai 1921, la hante. Il est «mort en un matin de mai limpide comme un verre d’eau de source bu alors que la nature fait rage». Carlo lui racontera avoir poursuivi sans relâche par vengeance les trois meurtriers de Goliardo.

Elle doit à sa mère, Maria Giudice, «grand amour et exemple pour moi, à jamais», de s’être intéressée au communisme. «Et je lui suis reconnaissante de n’être pas devenue comme mes amis, qui marchent toujours le nez en l’air, en rêvant du ciel.» Si elle a milité au PC jusque dans les années 70, elle est bel et bien revenue du communisme, et ceci bien avant son voyage en Chine et en Russie en 1978 qui n’a fait que confirmer sa position. Le dogmatisme et l’aveuglement de ses anciens camarades lui font souvent lâcher les remarques les plus acerbes. «C’est sûr que les communistes ont vraiment de la chance : ils jouissent de la démocratie, qu’ils détestent tellement.»

Liée très fortement à son premier compagnon, le réalisateur Citto Maselli, qui lui demande de donner des cours de diction à ses actrices, telle Nastassja Kinski, elle coupe avec lui pendant dix ans, le jugeant «trop stalinien». C’est enfin en révolte contre ce milieu qu’elle dira avoir commis un vol de bijoux en 1980 dans l’appartement d’une amie. Elle les revend en utilisant le passeport de Modesta Maselli, la sœur de Citto, sans doute pour provoquer son arrestation et son enfermement dans la prison pour femmes de Rebibbia à Rome. Le carabinier qui tentera de lui éviter l’incarcération en sera pour ses frais.

Femmes exceptionnelles

Ce séjour en prison, qu’elle a suscité peut-être aussi en mémoire de sa mère condamnée à trois ans de prison pour avoir incité les ouvriers d’une manufacture d’armes à abandonner le travail, représente une rupture fondamentale pour elle. «Ecrire ici est impossible, dit-elle dans ses Carnets. Tu ne crois plus que les mots utilisés dehors aient été justes. […] Tout te paraît lointain, inventé par un metteur en scène fou qui ne sait rien de la réalité. Parce que notre réalité est dans l’inconscient : dehors, nous arrivons à le refouler, tandis qu’ici il explose dans toute sa force.» Là, elle a la sensation d’apprendre à écouter, de comprendre le parler vrai, de rencontrer des personnalités de femmes exceptionnelles.

Farouchement athée, féministe et libre, Goliarda n’a pas peur de la mort. Elle parle souvent de suicide («Sans Angelo, j’aurais bien ouvert le gaz.»), elle a fait autrefois des tentatives et connu l’hôpital psychiatrique. Dans ses Carnets atypiques, comme pouvait l’être cette femme, se découvre une âme parfois tourmentée, dépressive, confrontée à la fin des utopies qui avaient animé ses parents et à la pauvreté que lui a imposée sa décision d’écrire, sans repos si tout ça n’a pas de sens. «Qu’est-ce que la vie, si tu ne t’arrêtes pas un instant pour la repenser ?»


Frédérique Roussel

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Emmanuel Hocquard, les mots blancs

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Il est né à Paris en 1940 (selon le site de son éditeur, P.O.L), mais on a parfois lu qu’il était né en 1937 et qu’il avait vu le jour à Cannes ou à Tanger, selon d’autres sources, d’autres histoires. Le poète Emmanuel Hocquard est mort dimanche, à Mérilheu dans les Hautes-Pyrénées. Auteur, traducteur, éditeur, enseignant, il aura consacré sa vie intellectuelle à interroger les possibilités et les tiraillements de ce qu’il appelait la «fiction de langue».

En 1978, quand Hachette confie à Paul Otchakovsky-Laurens sa propre collection, il ouvre son aventure éditoriale par deux livres : Je me souviens, de Georges Perec, et Album d’images de la villa Harris d’Emmanuel Hocquard, qui tient à la fois du récit et de la poésie. Suivront une quinzaine de titres, tous publiés chez P.O.L. Citons Un privé à Tanger (1987), qui mêle hommage à Raymond Chandler, présence de Wittgenstein en attorney general et souvenirs de sa jeunesse dans la ville marocaine, les Elégies (1990), et Un test de solitude (58 sonnets, en 1998). Son dernier livre, le Cours de Pise (2018), un pavé de 624 pages, réunit ses notes pour les «leçons de grammaire» qu’il a données jusqu’en 2005 à l’école des beaux-arts de Bordeaux. Pise, c’est-à-dire «procédure, image, son, écriture».

Au fil de ces ouvrages, Hocquard aura réussi à ne pas tomber d’un côté ou de l’autre dans l’affrontement entre le lyrisme et l’abstraction qui querelle la poésie contemporaine depuis des décennies. «Tel fut mon art : de brusques contrastes entre un prosaïsme trivial et de nostalgiques élans de l’âme ; la rapidité des changements de ton, l’emploi d’une langue familière qui ne s’interdisait pourtant pas les emprunts érudits, les réminiscences mythologiques, le recours aux abstractions», écrit-il dans le Cap de Bonne-Espérance (1989).

Entendre

Si sa littérature se fait l’écho d’une émotion, c’est une «émotion antilyrique comme peuvent en produire Reznikoff et les Objectivistes ou Jack Spicer… Une émotion calculée, avec quatre coups de billard, fabriquée», racontait le poète Olivier Cadiot interrogé par Libé en 2001. Quant à la forme, «en français le poids de la tradition est écrasant, pour ne pas dire paralysant», jugeait Hocquard. Et pourtant, il aura puisé dans la tradition classique en travaillant l’élégie ou le sonnet – il est cité aujourd’hui par des auteurs tels Pierre Vinclair comme l’un des ceux qui ont redynamisé la forme à quatorze vers.

Au-delà de sa propre production, Hocquard a donné à entendre la littérature de ses contemporains, notamment à travers les lectures publiques – et hebdomadaires – qu’il a organisées de 1977 à 1991 au Musée d’art moderne de la ville de Paris. «C’était nouveau, inhabituel dans les années 70, se souvenait le poète Claude Royet-Journoud dans Libé en 2001. Des centaines de poètes ont été ainsi entendus et souvent découverts. Beaucoup furent traduits pour la circonstance. Chaque mercredi soir était une sorte d’événement. Un brassage fabuleux de langues, de rencontres, de projets. Des gens se pressaient autour d’Emmanuel pour lui remettre des manuscrits ou tout simplement pour lui parler.»

Hocquard a été parallèlement l’animateur, avec la plasticienne Raquel, d’Orange Export LTD, maison d’édition active entre 1973 et 1986, défricheuse de son temps et dédiée au «livre court» : des ouvrages peu épais et édités à pas plus de 100 exemplaires. Y sont publiés Jacques Dupin, Dominique Fourcade, Bernard Noël, Paul Louis Rossi, Anne-Marie Albiach, Pascal Quignard. Ce dernier, dans Lycophron et Zétès, note : «Claude Royet-Journoud, Alain Veinstein, Raquel et Emmanuel Hocquard. Ils m’apprirent le cut up. C’était l’excerptio des Anciens. Je me liai d’une amitié aussitôt absolue avec eux tous.»

«Vibration»

Au catalogue d’Orange Export LTD figurent aussi Keith Waldrop, Rosmarie Waldrop, Robert Duncan. Côté français, côté américain : des signatures que «d’aucuns rassemblent sous la mention « d’écriture blanche » ; une écriture dont l’économie de mots sur la page fait écho à la vibration recherchée par la tension établie entre les blancs et la disposition des vers dans le déroulement du volume composé», observent Yves di Manno et Isabelle Garron dans leur anthologie Un nouveau monde (Flammarion, 2017).

Enfin, il faut mentionner l’important travail de traduction d’Emmanuel Hocquard, des œuvres de Charles Reznikoff, Fernando Pessoa ou Paul Auster. Dans Conditions de lumière (2007), il résumait : «En parlant ou en écrivant, en lisant, en traduisant, on cherche la sortie, s’en sortir. Ecrire est cette ouverture.»


Guillaume Lecaplain

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Elisabeth Quin, un sens à sa vue – Culture / Next

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Crever l’écran. Pour rencontrer Elisabeth Quin, il faut s’enfoncer dans les entrailles des anciens studios de Canal +, sur les quais hautement médiatiques du XVe, et emprunter un dédale souterrain de couloirs, loges et plateaux qui ne voient jamais d’autre lumière qu’artificielle. Elle nous accueille à l’heure où les studios sont encore plongés dans le noir. Avec ces iconiques cheveux gris cendré coupés courts, sans maquillage, en jean brut et sobre pull anthracite, loin des tricots fantaisistes qu’elle arbore malicieusement sur le plateau d’Arte et qu’on retrouve suspendus dans sa loge.

Depuis sept ans (soit «une éternité en temps télé», relève son «alter ego» de l’émission, Renaud Dély), l’ex-«madame cinéma» de Paris Première, 55 ans, présente tous les soirs de la semaine le magazine d’actualité 28 Minutes sur la chaîne franco-allemande, avec un succès grandissant. Claude Askolovitch, qui a rejoint son équipe de chroniqueurs en 2013, admire : «Cette nana qui vient de la culture et tient une émission d’actu… Il y a un côté déphasé : elle n’est pas là où elle devrait être, elle y est donc superbement.»

Elle dit : «Arte devait venir me chercher.» Comme une évidence pour celle qui a commencé «par pur hasard» dans l’intimité des radios et qui se vit aujourd’hui en pleine exposition. «La télévision m’a aidée à dompter, peut-être même à violer ma nature profondément solitaire, maladivement timide», analyse la journaliste, néanmoins bien incapable de se confronter à son image après plus de vingt ans de télé : «Je ne peux pas me regarder, je hurle.»

La femme «pudique», selon le mot de tous ses «camarades» de plateau interrogés, vient pourtant de publier un livre où elle s’expose, bien plus radicalement qu’à l’écran. Dans La nuit se lève, Elisabeth Quin, affolante de sincérité, désarmante de justesse, explore sa vue déclinante autant que sa vie. Depuis le diagnostic de son double glaucome posé tel un couperet («on a l’impression que l’air nous manque, d’être un poisson hors de l’eau») en 2008 à l’aggravation brutale de la maladie en 2017 et l’intervention laser longtemps redoutée, elle raconte, sans pathos, les effets secondaires des collyres, la relation «éplorée, désespérante» et «tragique» entre patient et médecin, ses incursions dans le monde de l’invisible, du merveilleux… Elle interroge l’avenir, sonde le regard de l’homme aimé, un journaliste qui partage sa vie depuis huit ans et auprès duquel elle joue à se projeter en aveugle, à l’opéra ou en promenade, pour conjurer le sort. Dans ce «journal d’un glaucome» écrit par fragments, «des notes de lecture et de réveil», elle convoque une cohorte de malvoyants et de non-voyants, morts et vivants, célèbres ou anonymes, pour «éclairer» la cécité, dépasser l’angoisse. Et partager son expérience d’un mal qui «touche 1,5 % de la population de plus de 40 ans. Après 70 ans, une personne sur dix est affectée». «Le glaucome est un tueur muet qui travaille dans l’ombre, prospère sur l’insouciance de son hôte et l’irresponsabilité des pouvoirs publics», écrit Elisabeth Quin.

Dans son cas, le mal est héréditaire, légué en silence par un père qui a fini sa vie à moitié aveugle. Après sa mort, fin 2015, au terme d’une décennie d’Alzheimer, la fille découvre l’héritage : «2016 a été l’année d’une forme de dessillement. J’ai ouvert les yeux sur la cause de sa cécité, et surtout sur ce lien génétique que ça fabriquait entre lui et moi.»

Plus complice avec un père «charmeur», qui avait «le goût du nonsense» par sa filiation écossaise, qu’avec une mère originaire d’«un Jura taiseux de forêts sombres et de lacs profonds», l’enfant unique raconte avoir grandi «choyée» mais aussi «asphyxiée» «sous les faisceaux obsessionnels» de ses parents : «quatre yeux, deux regards» braqués sur elle, et qu’elle s’est évertuée à fuir. A la mort du père, elle a dû trouver comment prendre en charge cette mère qui l’a «trop» aimée, d’un «amour toxique», et qui bascule alors dans la démence sénile. Elle dit : «A un moment donné, on se retrouve au milieu du gué : des parents, un enfant, et il faut solder les comptes de la colère.»

Consolation, celle qui a fait le choix de ne «pas [s]e reproduire» sait qu’elle ne transmettra pas la maladie à sa fille, adoptée au Cambodge en 2003. «J’ai décidé de casser une forme de malédiction.» A cette enfant de 16 ans et demi, elle s’est contentée de faire lire le passage de son livre sur leur «accroche» de regards à l’orphelinat.

A défaut de pouvoir évacuer les débris qui encombrent ses yeux et endommagent «irrémédiablement» son nerf optique, Elisabeth Quin nettoie les pelouses au pied de son immeuble, engraisse les oiseaux qui voisinent sa «bicoque» normande, mange bio et fait la chasse au glyphosate. Très concernée par l’environnement, elle signe des pétitions pour le climat et s’engage pour préserver la forêt de Romainville, «un corridor écologique» aux portes de Paris. La crise des gilets jaunes lui inspire une réflexion sur «la sécurité économique» : «C’est à ça que sert le gilet jaune, à vous mettre en sécurité.»

Celle qui ne peut «plus conduire la nuit» mais a repassé son permis il y a quelques années se dit «éberluée par la reculade» de Macron sur les 80 km/h, une mesure «qui était quand même destinée à sauver des vies…» Elle relève : «Il y a quelqu’un qui a eu le courage de le dire, c’est Benoît Hamon, qui s’est étonné, scandalisé» de «cette renonciation». Et regrette : «Hamon n’imprime pas, c’est dommage. Sa pensée antinéolibéraliste, écologiste, ne prend pas. Wauquiez aussi ne prend pas, mais là tant mieux !» Si le spectre de la cécité l’angoisse «de moins en moins», elle s’affole des populismes, du «climat de haine» et de «la surdité des uns par rapport aux autres».

«Old school à mort», la journaliste, qui fuit les réseaux sociaux, évoque un «attachement viscéral au papier» et «une consommation fétichiste de la presse». Et se dit pleinement consciente de «l’ironie», «la farce» que représente ce glaucome pour une ancienne critique de cinéma : «Avoir été un regard actif qui peut devenir un regard empêché…» De plus en plus éblouie par le soleil, elle sait qu’elle devra peut-être se résoudre à une opération qui pourrait lui faire perdre la vision d’un œil. Elle dit : «Je tiendrai. Je fais tout pour voir le plus longtemps possible, voir avec ardeur, avec joie, avec plénitude, voir vraiment les choses, les gens qui m’entourent.» La journaliste Nadia Daam, qui partage tous les soirs son plateau sur Arte, la résume en un mot : «Badass !» Le cran avant l’écran.


23 mars 1963 Naissance à Paris.
2008 Apprend qu’elle est atteinte d’un double glaucome.
Depuis janvier 2012 Présente 28 Minutes sur Arte.
2017 Aggravation de sa maladie.
Janvier 2019 La nuit se lève (Grasset).


Bénédicte Mauduech photo Audoin Desforges pour «Libération»

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Mort d’Eric Holder, écrivain bouleversant

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Au moment d’apprendre la mort de l’écrivain Eric Holder, à 59 ans, ce n’est pas la liste de ses œuvres au grand complet qui vient peu à peu à l’esprit. On pense à deux réussites, bien distinctes : d’un côté les livres ravissants publiés au Dilettante, petit format, textes courts, nouvelles et récits, aquarelles heureuses dont cette simple phrase nous semble résumer l’espoir et l’ambition : «Une voix appelle à table, depuis la maison.» On aime plus que tout les couvertures dessinées par Anne-Marie Adda. C’est d’ailleurs avec Eric Holder (Nouvelles du Nord) en 1984, puis Bernard Frank (Grognards et Hussards) que le Dilettante a commencé.

Restent d’autre part en mémoire, bien sûr, les deux grands succès : l’Homme de chevet en 1995, et Mademoiselle Chambon l’année suivante, ces deux romans publiés par Flammarion, où cinq livres d’Eric Holder ont été édités en dix ans. Puis il a retrouvé, en 2007, le Seuil, la maison de son premier roman, Manfred ou l’hésitation (1985), pour la Baïne, et enfin la Belle n’a pas sommeil en 2018, des fictions entre océan et Médoc, puisque c’est avec cette lumière-là qu’il écrivait désormais.

Comptoir

Eric Holder est né en 1960 dans le Nord, il a passé son enfance dans le Midi, et il est mort à Queyrac (Gironde) mardi, a-t-on appris samedi. Il s’était installé dans le Sud-Ouest en 2005, après avoir quelque temps posé son sac dans la Brie, à Thiercelieux. «Je suis l’écrivain le plus connu de Thiercelieux, 77, Seine-et-Marne.» Ainsi commence «Au milieu de nulle part», la première nouvelle du recueil la Belle jardinière (le Dilettante, 1994), qui raconte des kilomètres à bicyclette, des voisins accueillants, des apparitions d’écoliers qui lui évoquent la poésie de Maurice Fombeure, c’est dire si Holder n’est pas un auteur bling-bling.

Dans un autre recueil, En compagnie des femmes, la nouvelle «le Beau nom de Bretagne», propose une définition : «Elle n’a jamais vu ce jeune homme qu’au comptoir. Il est écrivain, il n’en fait pas mystère, il n’en tire pas gloire non plus. Il est écrivain comme on est charpentier. Il lui offre parfois un livre qu’elle lira ou non, il s’en moque, c’est par amour du travail accompli, et par amitié pour elle.» Plus d’un personnage d’Eric Holder, double autofictif ou non, fêtera la vie ou conjurera la solitude au comptoir. Mais ils aiment tous le travail bien fait.

En suspens

L’homme qui s’occupe d’une tétraplégique dans l’Homme de chevet est un alcoolique sans attache et sans le sou qui perd le goût de boire cependant que l’infirme capricieuse qu’il materne reprend goût à la vie. C’est devenu un film en 2009 avec Sophie Marceau et Christophe Lambert, qui ont moins marqué les lecteurs d’Eric Holder que, la même année, le duo Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon, filmés par Stéphane Brizé. Un homme marié, un maçon, trouve l’âme sœur qu’il ne cherchait pas en la personne de l’institutrice de son fils, Mademoiselle Chambon. Holder, surtout dans ce roman-là, a travaillé sur un érotisme en suspens parfaitement bouleversant.

Il lui est arrivé de mettre en scène des mystères plus amples (Hongroise, Flammarion, 2002), des couples et des drames plus flamboyants (la Saison des bijoux, Seuil, 2015). Mais rien à faire, la roue de la fortune s’est bloquée, en ce qui le concerne, sur les années 90. Ne le quittons pas sans citer Suzanne, dans En compagnie des femmes. «Au final, il fallut se résoudre à ce que tu ne sois rien du tout. Il y avait de l’inquiétude, dorénavant, lorsqu’elle évoquait ton avenir, car que font les petits-fils, quand les grands-mères ne sont plus là ?» Eric Holder ajoute : «Pour l’heure, à vingt ans, tu allais dans les rues glacées, et le long de la Deule. […] Aux grands ciels d’un bleu coupant, tels qu’en a peint Jongkind, succédaient des nuits tombées trop vite, à six heures, des halos de jaune vérolé dans le noir d’encre.» Se souvenir que dans l’œuvre d’Eric Holder, c’est le bleu qui domine.


Claire Devarrieux

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