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Tintin, l’idole cassée – Culture / Next

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«Il s’agit de faire un bel article», me dis-je, sur le chemin de son château. Descendu à la gare de Moulinsart, je préfère marcher. Trois petits kilomètres, le temps de croiser, le long du chemin arboré, le livreur de lait Lactas, le boucher Sanzot et le marbrier Isidore Boullu, dans leur tournée. Retarder chaque pas avant une rencontre qui m’inquiète autant qu’elle m’excite. Enfant, quand mes parents sortaient en ville pour voir les spectacles de Ragdalam le fakir ou du lanceur de couteaux Ramon Zarate, et que je restais seul, j’ai appris à lire grâce à ses aventures, achetées une par une avec mon argent de poche. Tintin, 90 ans cette année, était pour moi une idole, symbole de la vie qu’il fallait mener, traverser le monde pour défendre la justice et la liberté, en pull col rond bleu ciel et pantalon de golf brun. Un homme parfait qui n’a point de port d’attache et sur qui le temps n’a pas de prise.

Je sais : ce n’est pas très original. Des générations de reporters ont cité l’homme à la houppette comme référence éculée lors des oraux d’école de journalisme. Mais subrepticement, lentement, la donne a changé, les pages ont jauni, le personnage aimé s’est fragmenté en de multiples bulles d’indécisions et de polémiques. La crise de confiance de la presse n’épargne pas Tintin. D’exemple, il est devenu repoussoir. Il était généreux, courageux, intelligent, intrépide, libéral, le voilà raciste, colonialiste, spéciste, adepte de l’appropriation culturelle pour s’être trop déguisé, antisémite, monarchiste, accusé de n’avoir jamais écrit ou presque un papier et d’enjoliver la plupart de ses récits. D’ailleurs, est-il vraiment allé sur la Lune ? Aucune trace de glace sur l’astre, la balle du colonel Boris aurait dû traverser la carlingue et tuer tout le monde, ils n’auraient pas pu tous marcher tranquillement quelques minutes seulement après avoir atterri, etc. Autant de détails qui sèment le doute.

La consigne était claire. Entrer par les portes ouvertes du jardin de cette petite copie du château de Cheverny, remonter l’allée en sentant l’odeur des roses et en écoutant les pies jacasser, sonner une fois, puis entrer. Monter les escaliers en faisant attention à la marche brinquebalante et pénétrer dans sa chambre sans un mot, il nous attendrait. «Je m’excuse de ne pas me lever, dit-il, affalé dans son fauteuil, mais à mon âge… Je n’ai malheureusement plus les moyens de payer un majordome pour vous accueillir comme il se doit. Le trésor de Rackham le Rouge n’était pas éternel, et le calcul de mes droits sur albums ne m’a jamais été très favorable.» C’est de notoriété publique : depuis sa retraite en 1983, Tintin n’a rien pu faire contre les escogriffes qui s’occupent de son image. Récemment, les Soviets, à l’origine en noir et blanc, ont été peinturlurés. Il se murmure que le Congo, dont une version couleur existe pourtant déjà, devrait subir le même sort. Le vieil homme, chauve hormis sa mèche vivace sur le devant, hausse les épaules : «Saperlipopette ! Que faire ?»

Sa chambre ressemble à un petit musée. Les trois caravelles identiques de la Licorne trônent sur le buffet en compagnie d’une reproduction rafistolée du fétiche Arumbaya et d’une statue de César aux traits de Rastapopoulos. A côté, dans une vitrine, des maquettes de la fusée lunaire à damiers blancs et rouges et de trois avions, un Heinkel 70, un Percival P40 Prentice et le Carreidas 160. Cinq petites voitures traînent par terre : une jeep rouge et une autre bleue, une Bugatti type 37, une Lancia Aurelia B20 GT et une vieille Amilcar CGS. Sur une table, des exemplaires du Petit Vingtième, un coffret de cigares Flor Fina, une pipe d’opium, une bouteille de Loch Lomond à moitié vide – «pas touchée depuis la mort du capitaine», précise-t-il. Aux murs, sur le papier peint bleu rayé, des photos de ses amis, tous disparus, Archibald Haddock posant devant le Karaboudjan, Tryphon Tournesol, les Dupont et Dupond, Tchang, Nestor, la Castafiore, Muskar XII, le général Alcazar, le prince Abdallah, Piotr Szut et Zorrino. «Chaque jour, je les regarde et je ne les oublie pas, dit-il. Eux me défendraient… Je ne comprends pas ces accusations sur mon travail venant souvent d’anonymes. Quand Tapioca et le capitaine s’invectivaient, c’était en leur nom, dans des tribunes dans les journaux. Ils assumaient… J’ai toujours aimé l’Afrique, et on me dit que je suis raciste… J’ai contribué à mettre sur la carte du monde le Khemed, la Bordurie et la Syldavie, le San Theodoros et le Nuevo Rico, et on me fait des remarques sur mon bilan carbone… Oui, je me suis parfois trompé : je ne tuerais plus d’éléphants, je ferais plus attention à qui finance l’Aurore pour aller sur l’étoile mystérieuse et fréquenter l’abbé Norbert Wallez était probablement une erreur. Mais je n’ai pas honte d’avoir soutenu des princes éclairés contre des rebelles factieux. Et quoi qu’on en dise, j’avais raison sur l’URSS ou la Chine.»

Comme Hergé, Tintin jure n’avoir été qu’un fidèle représentant de son époque : anticommuniste, admiratif du progrès scientifique ou amoureux des révolutions sud-américaines, selon les modes. Aujourd’hui, nul doute que ce scout de toujours sauverait des migrants en Méditerranée ou qu’il se battrait contre le réchauffement climatique. Peut-être ferait-il même son coming out. «C’est injuste de me reprocher d’avoir été comme tout le monde. J’étais profondément sincère, animé par le bien… Le bien change, c’est tout.» Il a cette phrase, un peu étrange, «ne jugez pas le méridien de Paris si vous êtes sur celui de Greenwich», manière de dire qu’il est idiot de relire toute l’histoire à l’aune des références et présupposés actuels. Au contraire, Tintin voudrait qu’on continue d’aimer son talent narratif, son art des rebondissements, sa manière à nulle autre pareille de raconter en maintenant le suspens, cette ligne claire source multiple d’inspirations et de plagiats. Sans oublier sa capacité à mettre knock out les méchants.

Mais cela ne fonctionne plus, l’idéologie dépasse la culture. Tintin confie s’être senti moins désemparé contre le Gangster’s Syndicate of Chicago ou Rascar Capac que face à certains tweets aussi vifs qu’un crachat de lama. «Ces critiques sont comme des sparadraps qui collent à mes souvenirs», regrette-t-il. Le héros aimerait se rendre une dernière fois au Tibet, pour passer ses journées à méditer et à jouer aux échecs face à la blanche montagne. «Je me demande si le Yéti est encore vivant», s’égare le pharaon, voguant dans ses pensées, jurant qu’il a des histoires en réserve, évoquant l’Alph-Art ou le Thermozero.

On se tait. Tintin finit par se retourner et me donner congé, tout en caressant le petit chien blanc empaillé sur ses genoux : «Allons, Milou ! Fais tes adieux à ce monsieur.» En avant, l’heure a sonné.


10 janvier 1929 Première pré-publication dans le Petit Vingtième.
1934 Rencontre Tchang.
1940 Rencontre Haddock.
3 mars 1983 Mort de Hergé.

 


Quentin Girard – Dessin Simon Roussin. Dernier ouvrage paru en octobre 2018 : «Xibalba», éditions 2024.

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Emmanuel Hocquard, les mots blancs

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Il est né à Paris en 1940 (selon le site de son éditeur, P.O.L), mais on a parfois lu qu’il était né en 1937 et qu’il avait vu le jour à Cannes ou à Tanger, selon d’autres sources, d’autres histoires. Le poète Emmanuel Hocquard est mort dimanche, à Mérilheu dans les Hautes-Pyrénées. Auteur, traducteur, éditeur, enseignant, il aura consacré sa vie intellectuelle à interroger les possibilités et les tiraillements de ce qu’il appelait la «fiction de langue».

En 1978, quand Hachette confie à Paul Otchakovsky-Laurens sa propre collection, il ouvre son aventure éditoriale par deux livres : Je me souviens, de Georges Perec, et Album d’images de la villa Harris d’Emmanuel Hocquard, qui tient à la fois du récit et de la poésie. Suivront une quinzaine de titres, tous publiés chez P.O.L. Citons Un privé à Tanger (1987), qui mêle hommage à Raymond Chandler, présence de Wittgenstein en attorney general et souvenirs de sa jeunesse dans la ville marocaine, les Elégies (1990), et Un test de solitude (58 sonnets, en 1998). Son dernier livre, le Cours de Pise (2018), un pavé de 624 pages, réunit ses notes pour les «leçons de grammaire» qu’il a données jusqu’en 2005 à l’école des beaux-arts de Bordeaux. Pise, c’est-à-dire «procédure, image, son, écriture».

Au fil de ces ouvrages, Hocquard aura réussi à ne pas tomber d’un côté ou de l’autre dans l’affrontement entre le lyrisme et l’abstraction qui querelle la poésie contemporaine depuis des décennies. «Tel fut mon art : de brusques contrastes entre un prosaïsme trivial et de nostalgiques élans de l’âme ; la rapidité des changements de ton, l’emploi d’une langue familière qui ne s’interdisait pourtant pas les emprunts érudits, les réminiscences mythologiques, le recours aux abstractions», écrit-il dans le Cap de Bonne-Espérance (1989).

Entendre

Si sa littérature se fait l’écho d’une émotion, c’est une «émotion antilyrique comme peuvent en produire Reznikoff et les Objectivistes ou Jack Spicer… Une émotion calculée, avec quatre coups de billard, fabriquée», racontait le poète Olivier Cadiot interrogé par Libé en 2001. Quant à la forme, «en français le poids de la tradition est écrasant, pour ne pas dire paralysant», jugeait Hocquard. Et pourtant, il aura puisé dans la tradition classique en travaillant l’élégie ou le sonnet – il est cité aujourd’hui par des auteurs tels Pierre Vinclair comme l’un des ceux qui ont redynamisé la forme à quatorze vers.

Au-delà de sa propre production, Hocquard a donné à entendre la littérature de ses contemporains, notamment à travers les lectures publiques – et hebdomadaires – qu’il a organisées de 1977 à 1991 au Musée d’art moderne de la ville de Paris. «C’était nouveau, inhabituel dans les années 70, se souvenait le poète Claude Royet-Journoud dans Libé en 2001. Des centaines de poètes ont été ainsi entendus et souvent découverts. Beaucoup furent traduits pour la circonstance. Chaque mercredi soir était une sorte d’événement. Un brassage fabuleux de langues, de rencontres, de projets. Des gens se pressaient autour d’Emmanuel pour lui remettre des manuscrits ou tout simplement pour lui parler.»

Hocquard a été parallèlement l’animateur, avec la plasticienne Raquel, d’Orange Export LTD, maison d’édition active entre 1973 et 1986, défricheuse de son temps et dédiée au «livre court» : des ouvrages peu épais et édités à pas plus de 100 exemplaires. Y sont publiés Jacques Dupin, Dominique Fourcade, Bernard Noël, Paul Louis Rossi, Anne-Marie Albiach, Pascal Quignard. Ce dernier, dans Lycophron et Zétès, note : «Claude Royet-Journoud, Alain Veinstein, Raquel et Emmanuel Hocquard. Ils m’apprirent le cut up. C’était l’excerptio des Anciens. Je me liai d’une amitié aussitôt absolue avec eux tous.»

«Vibration»

Au catalogue d’Orange Export LTD figurent aussi Keith Waldrop, Rosmarie Waldrop, Robert Duncan. Côté français, côté américain : des signatures que «d’aucuns rassemblent sous la mention « d’écriture blanche » ; une écriture dont l’économie de mots sur la page fait écho à la vibration recherchée par la tension établie entre les blancs et la disposition des vers dans le déroulement du volume composé», observent Yves di Manno et Isabelle Garron dans leur anthologie Un nouveau monde (Flammarion, 2017).

Enfin, il faut mentionner l’important travail de traduction d’Emmanuel Hocquard, des œuvres de Charles Reznikoff, Fernando Pessoa ou Paul Auster. Dans Conditions de lumière (2007), il résumait : «En parlant ou en écrivant, en lisant, en traduisant, on cherche la sortie, s’en sortir. Ecrire est cette ouverture.»


Guillaume Lecaplain

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Elisabeth Quin, un sens à sa vue – Culture / Next

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Crever l’écran. Pour rencontrer Elisabeth Quin, il faut s’enfoncer dans les entrailles des anciens studios de Canal +, sur les quais hautement médiatiques du XVe, et emprunter un dédale souterrain de couloirs, loges et plateaux qui ne voient jamais d’autre lumière qu’artificielle. Elle nous accueille à l’heure où les studios sont encore plongés dans le noir. Avec ces iconiques cheveux gris cendré coupés courts, sans maquillage, en jean brut et sobre pull anthracite, loin des tricots fantaisistes qu’elle arbore malicieusement sur le plateau d’Arte et qu’on retrouve suspendus dans sa loge.

Depuis sept ans (soit «une éternité en temps télé», relève son «alter ego» de l’émission, Renaud Dély), l’ex-«madame cinéma» de Paris Première, 55 ans, présente tous les soirs de la semaine le magazine d’actualité 28 Minutes sur la chaîne franco-allemande, avec un succès grandissant. Claude Askolovitch, qui a rejoint son équipe de chroniqueurs en 2013, admire : «Cette nana qui vient de la culture et tient une émission d’actu… Il y a un côté déphasé : elle n’est pas là où elle devrait être, elle y est donc superbement.»

Elle dit : «Arte devait venir me chercher.» Comme une évidence pour celle qui a commencé «par pur hasard» dans l’intimité des radios et qui se vit aujourd’hui en pleine exposition. «La télévision m’a aidée à dompter, peut-être même à violer ma nature profondément solitaire, maladivement timide», analyse la journaliste, néanmoins bien incapable de se confronter à son image après plus de vingt ans de télé : «Je ne peux pas me regarder, je hurle.»

La femme «pudique», selon le mot de tous ses «camarades» de plateau interrogés, vient pourtant de publier un livre où elle s’expose, bien plus radicalement qu’à l’écran. Dans La nuit se lève, Elisabeth Quin, affolante de sincérité, désarmante de justesse, explore sa vue déclinante autant que sa vie. Depuis le diagnostic de son double glaucome posé tel un couperet («on a l’impression que l’air nous manque, d’être un poisson hors de l’eau») en 2008 à l’aggravation brutale de la maladie en 2017 et l’intervention laser longtemps redoutée, elle raconte, sans pathos, les effets secondaires des collyres, la relation «éplorée, désespérante» et «tragique» entre patient et médecin, ses incursions dans le monde de l’invisible, du merveilleux… Elle interroge l’avenir, sonde le regard de l’homme aimé, un journaliste qui partage sa vie depuis huit ans et auprès duquel elle joue à se projeter en aveugle, à l’opéra ou en promenade, pour conjurer le sort. Dans ce «journal d’un glaucome» écrit par fragments, «des notes de lecture et de réveil», elle convoque une cohorte de malvoyants et de non-voyants, morts et vivants, célèbres ou anonymes, pour «éclairer» la cécité, dépasser l’angoisse. Et partager son expérience d’un mal qui «touche 1,5 % de la population de plus de 40 ans. Après 70 ans, une personne sur dix est affectée». «Le glaucome est un tueur muet qui travaille dans l’ombre, prospère sur l’insouciance de son hôte et l’irresponsabilité des pouvoirs publics», écrit Elisabeth Quin.

Dans son cas, le mal est héréditaire, légué en silence par un père qui a fini sa vie à moitié aveugle. Après sa mort, fin 2015, au terme d’une décennie d’Alzheimer, la fille découvre l’héritage : «2016 a été l’année d’une forme de dessillement. J’ai ouvert les yeux sur la cause de sa cécité, et surtout sur ce lien génétique que ça fabriquait entre lui et moi.»

Plus complice avec un père «charmeur», qui avait «le goût du nonsense» par sa filiation écossaise, qu’avec une mère originaire d’«un Jura taiseux de forêts sombres et de lacs profonds», l’enfant unique raconte avoir grandi «choyée» mais aussi «asphyxiée» «sous les faisceaux obsessionnels» de ses parents : «quatre yeux, deux regards» braqués sur elle, et qu’elle s’est évertuée à fuir. A la mort du père, elle a dû trouver comment prendre en charge cette mère qui l’a «trop» aimée, d’un «amour toxique», et qui bascule alors dans la démence sénile. Elle dit : «A un moment donné, on se retrouve au milieu du gué : des parents, un enfant, et il faut solder les comptes de la colère.»

Consolation, celle qui a fait le choix de ne «pas [s]e reproduire» sait qu’elle ne transmettra pas la maladie à sa fille, adoptée au Cambodge en 2003. «J’ai décidé de casser une forme de malédiction.» A cette enfant de 16 ans et demi, elle s’est contentée de faire lire le passage de son livre sur leur «accroche» de regards à l’orphelinat.

A défaut de pouvoir évacuer les débris qui encombrent ses yeux et endommagent «irrémédiablement» son nerf optique, Elisabeth Quin nettoie les pelouses au pied de son immeuble, engraisse les oiseaux qui voisinent sa «bicoque» normande, mange bio et fait la chasse au glyphosate. Très concernée par l’environnement, elle signe des pétitions pour le climat et s’engage pour préserver la forêt de Romainville, «un corridor écologique» aux portes de Paris. La crise des gilets jaunes lui inspire une réflexion sur «la sécurité économique» : «C’est à ça que sert le gilet jaune, à vous mettre en sécurité.»

Celle qui ne peut «plus conduire la nuit» mais a repassé son permis il y a quelques années se dit «éberluée par la reculade» de Macron sur les 80 km/h, une mesure «qui était quand même destinée à sauver des vies…» Elle relève : «Il y a quelqu’un qui a eu le courage de le dire, c’est Benoît Hamon, qui s’est étonné, scandalisé» de «cette renonciation». Et regrette : «Hamon n’imprime pas, c’est dommage. Sa pensée antinéolibéraliste, écologiste, ne prend pas. Wauquiez aussi ne prend pas, mais là tant mieux !» Si le spectre de la cécité l’angoisse «de moins en moins», elle s’affole des populismes, du «climat de haine» et de «la surdité des uns par rapport aux autres».

«Old school à mort», la journaliste, qui fuit les réseaux sociaux, évoque un «attachement viscéral au papier» et «une consommation fétichiste de la presse». Et se dit pleinement consciente de «l’ironie», «la farce» que représente ce glaucome pour une ancienne critique de cinéma : «Avoir été un regard actif qui peut devenir un regard empêché…» De plus en plus éblouie par le soleil, elle sait qu’elle devra peut-être se résoudre à une opération qui pourrait lui faire perdre la vision d’un œil. Elle dit : «Je tiendrai. Je fais tout pour voir le plus longtemps possible, voir avec ardeur, avec joie, avec plénitude, voir vraiment les choses, les gens qui m’entourent.» La journaliste Nadia Daam, qui partage tous les soirs son plateau sur Arte, la résume en un mot : «Badass !» Le cran avant l’écran.


23 mars 1963 Naissance à Paris.
2008 Apprend qu’elle est atteinte d’un double glaucome.
Depuis janvier 2012 Présente 28 Minutes sur Arte.
2017 Aggravation de sa maladie.
Janvier 2019 La nuit se lève (Grasset).


Bénédicte Mauduech photo Audoin Desforges pour «Libération»

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Mort d’Eric Holder, écrivain bouleversant

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Au moment d’apprendre la mort de l’écrivain Eric Holder, à 59 ans, ce n’est pas la liste de ses œuvres au grand complet qui vient peu à peu à l’esprit. On pense à deux réussites, bien distinctes : d’un côté les livres ravissants publiés au Dilettante, petit format, textes courts, nouvelles et récits, aquarelles heureuses dont cette simple phrase nous semble résumer l’espoir et l’ambition : «Une voix appelle à table, depuis la maison.» On aime plus que tout les couvertures dessinées par Anne-Marie Adda. C’est d’ailleurs avec Eric Holder (Nouvelles du Nord) en 1984, puis Bernard Frank (Grognards et Hussards) que le Dilettante a commencé.

Restent d’autre part en mémoire, bien sûr, les deux grands succès : l’Homme de chevet en 1995, et Mademoiselle Chambon l’année suivante, ces deux romans publiés par Flammarion, où cinq livres d’Eric Holder ont été édités en dix ans. Puis il a retrouvé, en 2007, le Seuil, la maison de son premier roman, Manfred ou l’hésitation (1985), pour la Baïne, et enfin la Belle n’a pas sommeil en 2018, des fictions entre océan et Médoc, puisque c’est avec cette lumière-là qu’il écrivait désormais.

Comptoir

Eric Holder est né en 1960 dans le Nord, il a passé son enfance dans le Midi, et il est mort à Queyrac (Gironde) mardi, a-t-on appris samedi. Il s’était installé dans le Sud-Ouest en 2005, après avoir quelque temps posé son sac dans la Brie, à Thiercelieux. «Je suis l’écrivain le plus connu de Thiercelieux, 77, Seine-et-Marne.» Ainsi commence «Au milieu de nulle part», la première nouvelle du recueil la Belle jardinière (le Dilettante, 1994), qui raconte des kilomètres à bicyclette, des voisins accueillants, des apparitions d’écoliers qui lui évoquent la poésie de Maurice Fombeure, c’est dire si Holder n’est pas un auteur bling-bling.

Dans un autre recueil, En compagnie des femmes, la nouvelle «le Beau nom de Bretagne», propose une définition : «Elle n’a jamais vu ce jeune homme qu’au comptoir. Il est écrivain, il n’en fait pas mystère, il n’en tire pas gloire non plus. Il est écrivain comme on est charpentier. Il lui offre parfois un livre qu’elle lira ou non, il s’en moque, c’est par amour du travail accompli, et par amitié pour elle.» Plus d’un personnage d’Eric Holder, double autofictif ou non, fêtera la vie ou conjurera la solitude au comptoir. Mais ils aiment tous le travail bien fait.

En suspens

L’homme qui s’occupe d’une tétraplégique dans l’Homme de chevet est un alcoolique sans attache et sans le sou qui perd le goût de boire cependant que l’infirme capricieuse qu’il materne reprend goût à la vie. C’est devenu un film en 2009 avec Sophie Marceau et Christophe Lambert, qui ont moins marqué les lecteurs d’Eric Holder que, la même année, le duo Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon, filmés par Stéphane Brizé. Un homme marié, un maçon, trouve l’âme sœur qu’il ne cherchait pas en la personne de l’institutrice de son fils, Mademoiselle Chambon. Holder, surtout dans ce roman-là, a travaillé sur un érotisme en suspens parfaitement bouleversant.

Il lui est arrivé de mettre en scène des mystères plus amples (Hongroise, Flammarion, 2002), des couples et des drames plus flamboyants (la Saison des bijoux, Seuil, 2015). Mais rien à faire, la roue de la fortune s’est bloquée, en ce qui le concerne, sur les années 90. Ne le quittons pas sans citer Suzanne, dans En compagnie des femmes. «Au final, il fallut se résoudre à ce que tu ne sois rien du tout. Il y avait de l’inquiétude, dorénavant, lorsqu’elle évoquait ton avenir, car que font les petits-fils, quand les grands-mères ne sont plus là ?» Eric Holder ajoute : «Pour l’heure, à vingt ans, tu allais dans les rues glacées, et le long de la Deule. […] Aux grands ciels d’un bleu coupant, tels qu’en a peint Jongkind, succédaient des nuits tombées trop vite, à six heures, des halos de jaune vérolé dans le noir d’encre.» Se souvenir que dans l’œuvre d’Eric Holder, c’est le bleu qui domine.


Claire Devarrieux

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