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Les comédies japonaises, une boxe avec les mots

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On ne dira jamais assez combien le manga doit aux «petits» éditeurs. Quand les leaders du marché ont pour la plupart abandonné l’exploration du patrimoine japonais ou tournent sur la même poignée d’auteurs, ce sont les structures plus modestes qui prennent ce risque et sortent des limbes des titres essentiels de l’histoire de la bande dessinée. Ainsi l’important Yoshiharu Tsuge est-il sauvé des eaux par les Suisses d’Atrabile et les Bordelais de Cornélius (on y reviendra plus longuement). Ainsi Hisashi Eguchi, figure de la nouvelle vague manga des années 80 adulé pour ses pin-up pop mais jamais édité en France, est-il enfin mis en lumière par le Lézard noir, amusant retournement qui voit un éditeur poitevin célébré pour son défrichage des marges du manga aller piocher une comédie parue dans les pages du Jump, paquebot éditorial de la Shueisha où sont parues des petites choses comme Dragon Ball, Naruto, One Piece ou Cat’s Eyes. Publié entre 1981 et 1983, Hibari-Kun s’installe dans le registre de la comédie romantique, alors en pleine effervescence, et s’amuse à en secouer les codes en jouant sur les ressorts comiques d’un scénario qui tourne autour du trouble de l’identité sexuelle.

Kôsaku et Hibari, les deux protagonistes principaux de la série de Eguchi.

Hibari-Kun met en scène les questionnements du jeune Kôsaku, expédié dans une famille de substitution sitôt le décès de sa mère prononcé. Il y découvre la vie d’une famille nombreuse, entouré de filles jalousement protégées par un père par ailleurs chef d’un clan yakusa. Kôsaku ne tardant pas à flasher sur la sublime Hibari, qui se trouve être un garçon. Moderne dans ses questionnements (Hibari se bat contre tous pour obtenir le droit à l’identité sexuelle qu’elle se choisit, tandis que Kôsaku laisse entrevoir qu’il ne reste pas indifférent aux charmes de Hibari quand bien même elle est un garçon), la série reste un objet qui nous parvient avec un retard de 36 ans et peut surprendre par son emploi d’un vocabulaire d’une autre époque. On n’est pas dans Tintin au Congo mais Eguchi lance régulièrement le père et son armée de yakusas virils à la poursuite d’Hibari, qualifié de «lopette» et de «déviant». Pas vraiment dans l’air du temps. Si malgré cela le titre ne semble pas avoir pris une ride, c’est précisément que Eguchi désamorce tout par l’humour.

Aux rocamboles slapstick s’ajoutent quantité de blagues qui reposent sur des jeux de mots. Le genre d’exercice sur lequel nombre de traducteurs de mangas se sont cassé les dents, la barrière culturelle avec la comédie japonaise semblant alors incommensurable… Parfois invisible, parfois évident lorsqu’il adapte et transpose les références, le travail du traducteur de Hibari-Kun, Aurélien Estager, est impressionnant de fluidité et de naturel. L’extirpant de la traduction du second tome, Libération lui a demandé de commenter les problèmes qui se sont posés à lui sur la série d’Eguchi au travers de quelques cases.

L’occasion aussi de rappeler une évidence: une case de bande dessinée est un espace graphique et littéraire. Le travail de traduction/adaptation s’y déploie donc sous contraintes: celle de l’espace (la bulle qui limite le nombre de caractères, difficulté d’autant plus grande dans le cas du manga où le texte original s’organise à la verticale et non à l’horizontale) et celle de l’image (le texte traduit ne pouvant faire abstraction du gag visuel). Un exercice périlleux récompensé depuis l’année dernière par un prix, remis à Angoulême à l’initiative de la fondation japonaise Konishi (full disclosure, l’auteur de ces lignes fait partie du comité de présélection). Aurélien Estager est nommé à deux reprises (mais pas pour le titre qui nous intéresse aujourd’hui) pour le prix 2019 qui sera dévoilé dans quelques jours.

NB: en plus d’en appeler à la mansuétude à l’égard de gags sortis de leur environnement et forcément moins drôle, on vous rappelle que les cases reproduites ci-dessous se lisent de droite à gauche.

Dans la BD, Hibari est régulièrement traitée de «lopette» ou de «dégénéré». Des termes qui semblent d’un autre âge. Comment avez-vous abordé l’usage de ce vocabulaire?

Dans cette case, Eguchi n’emploie pas le mot «lopette» mas plutôt celui de «pervers» ou de «dégénéré», que j’utilise dans la case suivante. Là, l’idée d’employer lopette, c’était pour mieux coller au gag visuel qui joue sur le caractère efféminé de Hibari. Pour le choix du terme, je ne voulais pas être excessivement vulgaire sans non plus chercher à édulcorer le ton des yakusas du manga. L’important, c’est de respecter l’esprit de la version originale. Stéphane Duval, qui dirige le Lézard noir, fait vraiment confiance aux traducteurs, donc il n’y a pas trop eu de discussion entre nous sur l’usage de ce mot. Mais il faut toujours garder en tête pour quel éditeur on travaille. Pour un titre comme Eclat(s) d’ame paru chez Akata (à propos d’un jeune homo qui bataille avec la réception de sa sexualité et entre en contact avec la communauté LGBT), par exemple, l’emploi de chaque mot était très soupesé afin de ne pas heurter une communauté qui veille à ne pas se blesser et à être inclusive. Je faisais très attention à l’usage des pronoms «il» ou «elle», qui enferment dans un genre mais sont parfois inévitables en français, tandis que le genre n’existe pas dans la langue japonaise. De la même manière, quand je travaille pour Glénat, qui s’adresse à un très grand public, je fais attention à ne pas employer de termes qui pourraient ne pas convenir aux enfants. Même si la série sur laquelle je travaille pour eux actuellement, un furyo manga qui met en scène des petites frappes, exige que je n’édulcore pas trop non plus pour rester crédible.

Comment approchez-vous les références culturelles qui sont trop lointaines pour le public français? Par exemple, le cas du père qui se met à chanter «il court, il court le furet».

La difficulté ici, c’était de faire en sorte que la référence fonctionne avec le dessin. La comptine d’origine a quelque chose d’un peu inquiétant, une répétitivité étrange. Je pensais d’abord garder cet aspect-là en utilisant Alouette mais finalement j’ai opté pour la chanson du furet qui visuellement marchait mieux avec la course du père. Il faut toujours faire en sorte que la compréhension soit immédiate, que le lecteur n’ait pas besoin de réfléchir une seconde ou deux. C’est l’un des grands problèmes de la traduction de comédie. Surtout au Japon, où les auteurs ont tendance à faire un gag, puis à l’expliquer pendant deux ou trois cases. Je bataille souvent pour désamorcer cette lourdeur-là. Dans Hibari-Kun, je n’avais pas trop ce problème.

Evidemment, le plus difficile est de composer avec les jeux de mots, surtout quand ils doivent fonctionner avec un gag visuel. Il y en a beaucoup dans Hibari-Kun. A la fin du premier tome, il y a un cas où je ne suis pas parvenu à trouver une solution. Un obscur jeu de mots qui expliquait pourquoi Eguchi ajoutait un train dans le décor. Plutôt que de faire une note interminable pour expliquer la blague, on a préféré faire sauter le gag, qui par chance ne se trouvait pas dans une bulle. Mais c’est la pire des solutions. Je préfère toujours trouver quelque chose, même un jeu de mots absolument nul plutôt que de virer un gag. Parce que ça casse la rythmique établie par l’auteur. Il y a par exemple une séquence de trois cases où Eguchi transforme complètement son dessin pour faire un gag autour de la proximité sonore des mots japonais pour «pâtisserie» (qu’il dessine) et «bizarre». C’était ingérable mais pour respecter l’esprit, je me suis appuyé sur le personnage de bimbo qu’il ajoute dans ses cases en disant qu’elle fait «tapisserie» devant la «pâtisserie». C’est nul, mais je respecte son volume de gag. Après, les blagues d’Eguchi, c’est pas toujours hyper finaud, on n’est pas chez Devos…

Comment est-ce que vous gérez le cas des adaptations de noms? On sait que pas mal de lecteurs se crispent devant ce type de pratique. Dans «Hibari-Kun», il y a notamment des références à Vanessa Paradis et à Pierre Bellemare.

Pour Vanessa Paradis, dans la VO, il faisait référence à une chanteuse populaire des années 80. Du coup, dans un titre comique, ça ne sert à rien de casser la lecture et de mettre une note de trois kilomètres pour expliquer qui est la personne en question et sortir le lecteur du bouquin. Pour le cas de Pierre Bellemare, il fallait trouver quelqu’un avec une grosse voix, belle et grave. A l’origine, j’avais mis Galabru, mais on était inquiet que les jeunes lecteurs ne sachent pas qui c’est. Je sais que ce type de référence francisées heurtent des lecteurs mais pour moi la priorité est de rester compréhensible immédiatement.   

Il y a certains gags qui éclairent Hibari-Kun dont on ne saurait dire s’ils sont identiques en VF et en VO. Par exemple la case ci-dessous qui joue sur le mot «fourbe».

Pour cette page, j’ai pris énormément de libertés. En japonais, tout tourne également autour du mot «fourbe», mais le gag du gros cartouche en bas à gauche repose sur une proximité sonore avec une maladie de peau. L’enfer. Du coup, j’ai passé trente minutes à tester plein de bêtises autour du mot «fourbe» et j’ai finalement trouvé ce truc sur Einstein. Mais ça restait facile dans la mesure où, dans ce cas précis, je n’ai pas à coller à l’image. Il n’y a finalement pas tant de situations où il faut réconcilier un jeu de mots japonais avec l’image. Dans ces cas-là, on fait vraiment ce qu’on peut, on procède par élimination, on fait des listes de mots qu’on essaye de connecter entre eux pour trouver la bonne image ou la bonne transposition de jeu de mots.

 

Même question à propos du débarquement des Anglais. C’est dans la version originale, ça?

Celui là était plus compliqué, et je ne suis pas très satisfait du résultat. En VO, le gag tourne bien autour de l’apparition des règles. Eguchi joue sur l’écriture cette fois. La fillette qui est assise à côté de Hibari entend le mot mais ne le connait pas et se trompe dans sa façon de lire le caractère tel qu’il est imprimé dans la BD. Elle se méprend et pense que Hibari parle d’une situation qui fait référence a quelque chose de très protocolaire. En japonais, le gag se dénoue dans la case où le type dit «Excellence!!» alors qu’en VF, il fonctionne sur la dernière case.

A la fin de l’ouvrage, vous glissez une blague sur le scantrad (le terme employé pour parler du piratage de manga). Là, ça tient clairement de l’adaptation, puisque le manga date des années 80 et que le terme n’existait pas… 

Certes, ici on glisse une référence anachronique mais c’était finalement ce qu’il y avait de moins éloigné de la version originale. En VO, Eguchi emploi un terme qui fait référence au fait de lire des bouquins dans les magasins, comme les gens peuvent le faire à la Fnac par exemple. En japonais, c’est un mot. Du coup, la bulle est toute petite. En français, c’était ingérable sur cet espace de rester ultra fidèle.


Marius Chapuis

Stop!! Hibari-Kun! (tome 1) de Hisashi Eguchi
traduit du japonais par Aurélien Estager
le Lézard noir, 272pp., 18€

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Emmanuel Hocquard, les mots blancs

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Il est né à Paris en 1940 (selon le site de son éditeur, P.O.L), mais on a parfois lu qu’il était né en 1937 et qu’il avait vu le jour à Cannes ou à Tanger, selon d’autres sources, d’autres histoires. Le poète Emmanuel Hocquard est mort dimanche, à Mérilheu dans les Hautes-Pyrénées. Auteur, traducteur, éditeur, enseignant, il aura consacré sa vie intellectuelle à interroger les possibilités et les tiraillements de ce qu’il appelait la «fiction de langue».

En 1978, quand Hachette confie à Paul Otchakovsky-Laurens sa propre collection, il ouvre son aventure éditoriale par deux livres : Je me souviens, de Georges Perec, et Album d’images de la villa Harris d’Emmanuel Hocquard, qui tient à la fois du récit et de la poésie. Suivront une quinzaine de titres, tous publiés chez P.O.L. Citons Un privé à Tanger (1987), qui mêle hommage à Raymond Chandler, présence de Wittgenstein en attorney general et souvenirs de sa jeunesse dans la ville marocaine, les Elégies (1990), et Un test de solitude (58 sonnets, en 1998). Son dernier livre, le Cours de Pise (2018), un pavé de 624 pages, réunit ses notes pour les «leçons de grammaire» qu’il a données jusqu’en 2005 à l’école des beaux-arts de Bordeaux. Pise, c’est-à-dire «procédure, image, son, écriture».

Au fil de ces ouvrages, Hocquard aura réussi à ne pas tomber d’un côté ou de l’autre dans l’affrontement entre le lyrisme et l’abstraction qui querelle la poésie contemporaine depuis des décennies. «Tel fut mon art : de brusques contrastes entre un prosaïsme trivial et de nostalgiques élans de l’âme ; la rapidité des changements de ton, l’emploi d’une langue familière qui ne s’interdisait pourtant pas les emprunts érudits, les réminiscences mythologiques, le recours aux abstractions», écrit-il dans le Cap de Bonne-Espérance (1989).

Entendre

Si sa littérature se fait l’écho d’une émotion, c’est une «émotion antilyrique comme peuvent en produire Reznikoff et les Objectivistes ou Jack Spicer… Une émotion calculée, avec quatre coups de billard, fabriquée», racontait le poète Olivier Cadiot interrogé par Libé en 2001. Quant à la forme, «en français le poids de la tradition est écrasant, pour ne pas dire paralysant», jugeait Hocquard. Et pourtant, il aura puisé dans la tradition classique en travaillant l’élégie ou le sonnet – il est cité aujourd’hui par des auteurs tels Pierre Vinclair comme l’un des ceux qui ont redynamisé la forme à quatorze vers.

Au-delà de sa propre production, Hocquard a donné à entendre la littérature de ses contemporains, notamment à travers les lectures publiques – et hebdomadaires – qu’il a organisées de 1977 à 1991 au Musée d’art moderne de la ville de Paris. «C’était nouveau, inhabituel dans les années 70, se souvenait le poète Claude Royet-Journoud dans Libé en 2001. Des centaines de poètes ont été ainsi entendus et souvent découverts. Beaucoup furent traduits pour la circonstance. Chaque mercredi soir était une sorte d’événement. Un brassage fabuleux de langues, de rencontres, de projets. Des gens se pressaient autour d’Emmanuel pour lui remettre des manuscrits ou tout simplement pour lui parler.»

Hocquard a été parallèlement l’animateur, avec la plasticienne Raquel, d’Orange Export LTD, maison d’édition active entre 1973 et 1986, défricheuse de son temps et dédiée au «livre court» : des ouvrages peu épais et édités à pas plus de 100 exemplaires. Y sont publiés Jacques Dupin, Dominique Fourcade, Bernard Noël, Paul Louis Rossi, Anne-Marie Albiach, Pascal Quignard. Ce dernier, dans Lycophron et Zétès, note : «Claude Royet-Journoud, Alain Veinstein, Raquel et Emmanuel Hocquard. Ils m’apprirent le cut up. C’était l’excerptio des Anciens. Je me liai d’une amitié aussitôt absolue avec eux tous.»

«Vibration»

Au catalogue d’Orange Export LTD figurent aussi Keith Waldrop, Rosmarie Waldrop, Robert Duncan. Côté français, côté américain : des signatures que «d’aucuns rassemblent sous la mention « d’écriture blanche » ; une écriture dont l’économie de mots sur la page fait écho à la vibration recherchée par la tension établie entre les blancs et la disposition des vers dans le déroulement du volume composé», observent Yves di Manno et Isabelle Garron dans leur anthologie Un nouveau monde (Flammarion, 2017).

Enfin, il faut mentionner l’important travail de traduction d’Emmanuel Hocquard, des œuvres de Charles Reznikoff, Fernando Pessoa ou Paul Auster. Dans Conditions de lumière (2007), il résumait : «En parlant ou en écrivant, en lisant, en traduisant, on cherche la sortie, s’en sortir. Ecrire est cette ouverture.»


Guillaume Lecaplain

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Elisabeth Quin, un sens à sa vue – Culture / Next

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Crever l’écran. Pour rencontrer Elisabeth Quin, il faut s’enfoncer dans les entrailles des anciens studios de Canal +, sur les quais hautement médiatiques du XVe, et emprunter un dédale souterrain de couloirs, loges et plateaux qui ne voient jamais d’autre lumière qu’artificielle. Elle nous accueille à l’heure où les studios sont encore plongés dans le noir. Avec ces iconiques cheveux gris cendré coupés courts, sans maquillage, en jean brut et sobre pull anthracite, loin des tricots fantaisistes qu’elle arbore malicieusement sur le plateau d’Arte et qu’on retrouve suspendus dans sa loge.

Depuis sept ans (soit «une éternité en temps télé», relève son «alter ego» de l’émission, Renaud Dély), l’ex-«madame cinéma» de Paris Première, 55 ans, présente tous les soirs de la semaine le magazine d’actualité 28 Minutes sur la chaîne franco-allemande, avec un succès grandissant. Claude Askolovitch, qui a rejoint son équipe de chroniqueurs en 2013, admire : «Cette nana qui vient de la culture et tient une émission d’actu… Il y a un côté déphasé : elle n’est pas là où elle devrait être, elle y est donc superbement.»

Elle dit : «Arte devait venir me chercher.» Comme une évidence pour celle qui a commencé «par pur hasard» dans l’intimité des radios et qui se vit aujourd’hui en pleine exposition. «La télévision m’a aidée à dompter, peut-être même à violer ma nature profondément solitaire, maladivement timide», analyse la journaliste, néanmoins bien incapable de se confronter à son image après plus de vingt ans de télé : «Je ne peux pas me regarder, je hurle.»

La femme «pudique», selon le mot de tous ses «camarades» de plateau interrogés, vient pourtant de publier un livre où elle s’expose, bien plus radicalement qu’à l’écran. Dans La nuit se lève, Elisabeth Quin, affolante de sincérité, désarmante de justesse, explore sa vue déclinante autant que sa vie. Depuis le diagnostic de son double glaucome posé tel un couperet («on a l’impression que l’air nous manque, d’être un poisson hors de l’eau») en 2008 à l’aggravation brutale de la maladie en 2017 et l’intervention laser longtemps redoutée, elle raconte, sans pathos, les effets secondaires des collyres, la relation «éplorée, désespérante» et «tragique» entre patient et médecin, ses incursions dans le monde de l’invisible, du merveilleux… Elle interroge l’avenir, sonde le regard de l’homme aimé, un journaliste qui partage sa vie depuis huit ans et auprès duquel elle joue à se projeter en aveugle, à l’opéra ou en promenade, pour conjurer le sort. Dans ce «journal d’un glaucome» écrit par fragments, «des notes de lecture et de réveil», elle convoque une cohorte de malvoyants et de non-voyants, morts et vivants, célèbres ou anonymes, pour «éclairer» la cécité, dépasser l’angoisse. Et partager son expérience d’un mal qui «touche 1,5 % de la population de plus de 40 ans. Après 70 ans, une personne sur dix est affectée». «Le glaucome est un tueur muet qui travaille dans l’ombre, prospère sur l’insouciance de son hôte et l’irresponsabilité des pouvoirs publics», écrit Elisabeth Quin.

Dans son cas, le mal est héréditaire, légué en silence par un père qui a fini sa vie à moitié aveugle. Après sa mort, fin 2015, au terme d’une décennie d’Alzheimer, la fille découvre l’héritage : «2016 a été l’année d’une forme de dessillement. J’ai ouvert les yeux sur la cause de sa cécité, et surtout sur ce lien génétique que ça fabriquait entre lui et moi.»

Plus complice avec un père «charmeur», qui avait «le goût du nonsense» par sa filiation écossaise, qu’avec une mère originaire d’«un Jura taiseux de forêts sombres et de lacs profonds», l’enfant unique raconte avoir grandi «choyée» mais aussi «asphyxiée» «sous les faisceaux obsessionnels» de ses parents : «quatre yeux, deux regards» braqués sur elle, et qu’elle s’est évertuée à fuir. A la mort du père, elle a dû trouver comment prendre en charge cette mère qui l’a «trop» aimée, d’un «amour toxique», et qui bascule alors dans la démence sénile. Elle dit : «A un moment donné, on se retrouve au milieu du gué : des parents, un enfant, et il faut solder les comptes de la colère.»

Consolation, celle qui a fait le choix de ne «pas [s]e reproduire» sait qu’elle ne transmettra pas la maladie à sa fille, adoptée au Cambodge en 2003. «J’ai décidé de casser une forme de malédiction.» A cette enfant de 16 ans et demi, elle s’est contentée de faire lire le passage de son livre sur leur «accroche» de regards à l’orphelinat.

A défaut de pouvoir évacuer les débris qui encombrent ses yeux et endommagent «irrémédiablement» son nerf optique, Elisabeth Quin nettoie les pelouses au pied de son immeuble, engraisse les oiseaux qui voisinent sa «bicoque» normande, mange bio et fait la chasse au glyphosate. Très concernée par l’environnement, elle signe des pétitions pour le climat et s’engage pour préserver la forêt de Romainville, «un corridor écologique» aux portes de Paris. La crise des gilets jaunes lui inspire une réflexion sur «la sécurité économique» : «C’est à ça que sert le gilet jaune, à vous mettre en sécurité.»

Celle qui ne peut «plus conduire la nuit» mais a repassé son permis il y a quelques années se dit «éberluée par la reculade» de Macron sur les 80 km/h, une mesure «qui était quand même destinée à sauver des vies…» Elle relève : «Il y a quelqu’un qui a eu le courage de le dire, c’est Benoît Hamon, qui s’est étonné, scandalisé» de «cette renonciation». Et regrette : «Hamon n’imprime pas, c’est dommage. Sa pensée antinéolibéraliste, écologiste, ne prend pas. Wauquiez aussi ne prend pas, mais là tant mieux !» Si le spectre de la cécité l’angoisse «de moins en moins», elle s’affole des populismes, du «climat de haine» et de «la surdité des uns par rapport aux autres».

«Old school à mort», la journaliste, qui fuit les réseaux sociaux, évoque un «attachement viscéral au papier» et «une consommation fétichiste de la presse». Et se dit pleinement consciente de «l’ironie», «la farce» que représente ce glaucome pour une ancienne critique de cinéma : «Avoir été un regard actif qui peut devenir un regard empêché…» De plus en plus éblouie par le soleil, elle sait qu’elle devra peut-être se résoudre à une opération qui pourrait lui faire perdre la vision d’un œil. Elle dit : «Je tiendrai. Je fais tout pour voir le plus longtemps possible, voir avec ardeur, avec joie, avec plénitude, voir vraiment les choses, les gens qui m’entourent.» La journaliste Nadia Daam, qui partage tous les soirs son plateau sur Arte, la résume en un mot : «Badass !» Le cran avant l’écran.


23 mars 1963 Naissance à Paris.
2008 Apprend qu’elle est atteinte d’un double glaucome.
Depuis janvier 2012 Présente 28 Minutes sur Arte.
2017 Aggravation de sa maladie.
Janvier 2019 La nuit se lève (Grasset).


Bénédicte Mauduech photo Audoin Desforges pour «Libération»

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Mort d’Eric Holder, écrivain bouleversant

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Au moment d’apprendre la mort de l’écrivain Eric Holder, à 59 ans, ce n’est pas la liste de ses œuvres au grand complet qui vient peu à peu à l’esprit. On pense à deux réussites, bien distinctes : d’un côté les livres ravissants publiés au Dilettante, petit format, textes courts, nouvelles et récits, aquarelles heureuses dont cette simple phrase nous semble résumer l’espoir et l’ambition : «Une voix appelle à table, depuis la maison.» On aime plus que tout les couvertures dessinées par Anne-Marie Adda. C’est d’ailleurs avec Eric Holder (Nouvelles du Nord) en 1984, puis Bernard Frank (Grognards et Hussards) que le Dilettante a commencé.

Restent d’autre part en mémoire, bien sûr, les deux grands succès : l’Homme de chevet en 1995, et Mademoiselle Chambon l’année suivante, ces deux romans publiés par Flammarion, où cinq livres d’Eric Holder ont été édités en dix ans. Puis il a retrouvé, en 2007, le Seuil, la maison de son premier roman, Manfred ou l’hésitation (1985), pour la Baïne, et enfin la Belle n’a pas sommeil en 2018, des fictions entre océan et Médoc, puisque c’est avec cette lumière-là qu’il écrivait désormais.

Comptoir

Eric Holder est né en 1960 dans le Nord, il a passé son enfance dans le Midi, et il est mort à Queyrac (Gironde) mardi, a-t-on appris samedi. Il s’était installé dans le Sud-Ouest en 2005, après avoir quelque temps posé son sac dans la Brie, à Thiercelieux. «Je suis l’écrivain le plus connu de Thiercelieux, 77, Seine-et-Marne.» Ainsi commence «Au milieu de nulle part», la première nouvelle du recueil la Belle jardinière (le Dilettante, 1994), qui raconte des kilomètres à bicyclette, des voisins accueillants, des apparitions d’écoliers qui lui évoquent la poésie de Maurice Fombeure, c’est dire si Holder n’est pas un auteur bling-bling.

Dans un autre recueil, En compagnie des femmes, la nouvelle «le Beau nom de Bretagne», propose une définition : «Elle n’a jamais vu ce jeune homme qu’au comptoir. Il est écrivain, il n’en fait pas mystère, il n’en tire pas gloire non plus. Il est écrivain comme on est charpentier. Il lui offre parfois un livre qu’elle lira ou non, il s’en moque, c’est par amour du travail accompli, et par amitié pour elle.» Plus d’un personnage d’Eric Holder, double autofictif ou non, fêtera la vie ou conjurera la solitude au comptoir. Mais ils aiment tous le travail bien fait.

En suspens

L’homme qui s’occupe d’une tétraplégique dans l’Homme de chevet est un alcoolique sans attache et sans le sou qui perd le goût de boire cependant que l’infirme capricieuse qu’il materne reprend goût à la vie. C’est devenu un film en 2009 avec Sophie Marceau et Christophe Lambert, qui ont moins marqué les lecteurs d’Eric Holder que, la même année, le duo Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon, filmés par Stéphane Brizé. Un homme marié, un maçon, trouve l’âme sœur qu’il ne cherchait pas en la personne de l’institutrice de son fils, Mademoiselle Chambon. Holder, surtout dans ce roman-là, a travaillé sur un érotisme en suspens parfaitement bouleversant.

Il lui est arrivé de mettre en scène des mystères plus amples (Hongroise, Flammarion, 2002), des couples et des drames plus flamboyants (la Saison des bijoux, Seuil, 2015). Mais rien à faire, la roue de la fortune s’est bloquée, en ce qui le concerne, sur les années 90. Ne le quittons pas sans citer Suzanne, dans En compagnie des femmes. «Au final, il fallut se résoudre à ce que tu ne sois rien du tout. Il y avait de l’inquiétude, dorénavant, lorsqu’elle évoquait ton avenir, car que font les petits-fils, quand les grands-mères ne sont plus là ?» Eric Holder ajoute : «Pour l’heure, à vingt ans, tu allais dans les rues glacées, et le long de la Deule. […] Aux grands ciels d’un bleu coupant, tels qu’en a peint Jongkind, succédaient des nuits tombées trop vite, à six heures, des halos de jaune vérolé dans le noir d’encre.» Se souvenir que dans l’œuvre d’Eric Holder, c’est le bleu qui domine.


Claire Devarrieux

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