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La science naturelle de Kathleen Jamie : l’univers en un «Tour d’horizon»

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Pour aimer le mot «toundra», il faut avoir lu beaucoup de romans. Kathleen Jamie a de la toundra sous les pieds, dans le Grand Nord, lorsqu’elle écrit aimer ce mot-là depuis longtemps. C’est la différence entre elle et nous. Elle fréquente les livres avec assiduité – la littérature, les vieilles encyclopédies en cinq volumes – mais elle les laisse de côté pour sortir et s’en aller marcher des heures, ou naviguer parmi les icebergs, ne serait-ce que pour constater leur «nihilisme froid». De notre côté, nous nous dépêchons au contraire de rentrer pour la lire, elle, Kathleen Jamie, poétesse écossaise née en 1962, dont on publie Tour d’horizon (Sightlines), deuxième recueil de récits après Dans l’œil du faucon (Findings, Hoëbeke, 2015). Elle a une manière enthousiasmante de raconter ses aventures, ce qu’elle voit, touche, entend, sent et ressent dans «la nature», notion douteuse à quoi nous conservons les pincettes utilisées dans le texte.

Dans un chapitre de Findings («le Jour du Seigneur»), elle notait : «Quand on passe son temps à travailler avec les mots, on a parfois besoin de récupérer, dans un lieu où le langage ne s’articule plus, où on est réduit à quelques substantifs élémentaires. Mer. Oiseau. Ciel.» Bien sûr, ce n’est pas ce qui transparaît dans ses «essais» construits comme, disons, des nouvelles documentaires (les Américains parlent quant à eux de «narrative non fiction»), puisque l’écriture donne l’illusion que la pensée est immédiatement formulée. Kathleen Jamie, qui travaille à définir notre place aujourd’hui dans le monde, se contente de termes génériques si nécessaire – le vent violent qui frappe comme «un oreiller invisible» reste le vent – et choisit de préférence ce qu’il y a de plus précis.

«Ciste»

Parfois, le mot en français tombe juste. Dans «Aurore boréale» (le voyage au pays des icebergs qui ouvre Sightlines), l’«alèse» désigne tellement bien ce que l’auteure nous montre ! La mer «a pris une couleur marécageuse, glauque, et tout à coup, cela me rappelle une alèse horrible que ma mère sortait pour comble d’humiliation quand ma sœur, mon frère ou moi nous recommencions à mouiller notre lit. Jamais je n’avais pensé à ce drap depuis quarante ans mais il est bien là ce soir : au fond d’un fjord à l’est du Groenland, à 71 degrés de latitude, remuant ses plis autour du bateau : de l’eau salée qui commence à geler». Parfois aussi, le mot anglais est intraduisible. «Henge», que tout le monde connaît à cause de Stonehenge, s’emploie, au masculin, pour une enceinte néolithique, «c’est-à-dire des monolithes ou des poteaux en bois dressés en cercle, entourés d’un fossé et éventuellement d’un talus». Mais lorsque Jamie écrit : «Le henge avait été un tournant, un moment charnière de ma vie», le traducteur doit nous avertir obligeamment dans une note : «Le mot henge est proche de hinge, qui signifie « charnière ».»

Le henge irradie au centre d’«Une sépulture de femme», un des textes les plus palpitants de Sightlines. L’auteure a dix-sept ans, fin mai 1979, quand sa mère la conduit dans le Perthshire, sur un site de fouilles où elle a postulé pour l’été. Cela fait un moment que l’adolescente se passionne pour les vestiges des temps anciens, l’inscription du passé dans le paysage : «Une archéologue en herbe, férue de pierres levées, de tumuli, d’alignements de sites et tout ce qui s’ensuit. […] Je délaissais le salon surchauffé de mes parents pour partir en expédition à travers les chemins creux et les collines alentour, à la recherche d’un puits ou d’un ouvrage de terre.» Père comptable, mère qui travaille chez un notaire, chez les Jamie on ne lit pas. On écrit encore moins, et avoir une fille qui publie à vingt ans son premier recueil de poésie n’est pas ce qui était prévu.

Ce printemps 1979, la jeune Jamie apprend incidemment que sa mère envisage pour elle une école de secrétariat. «Pendant qu’elle disait cela, je sentais des larmes de rage et de désespoir me monter aux yeux. Personne ne m’avait suggéré de m’orienter vers l’université.» En réalité, Kathleen Jamie fera des études supérieures et sera amenée à enseigner à l’université où elle n’aurait pas dû aller, mais c’est une autre histoire. La vie en communauté sur le henge, à nettoyer, gratter, creuser, à assister à la découverte d’une pierre plate, qui s’avère un pavage, qui cache un énorme rocher et recouvre «une ciste funéraire datant de l’âge de bronze», conduit l’archéologue stagiaire à deux révélations grisantes.

«Pécule»

La première naît de la femme inhumée quatre mille ans auparavant, le crâne près d’un bol – la nouvelle commence devant deux bols préhistoriques que l’auteure est revenue voir au National Museum -, avec un coup de tonnerre qui éclate pile au moment où la sépulture est ouverte. La seconde révélation est le plaisir que Kathleen éprouve à écrire un poème intitulé justement «Inhumation», inspiré par le chantier. Bizarrement, le mot lui était inconnu, alors que «je connaissais déjà le vieux mot « ciste ». Il subsiste en écossais sous la forme « kist », mot servant à désigner un coffre ou une cassette». Ce n’est pas sans évoquer le mot «kestl», qui veut dire «boîte» en yiddish. Daniel Mendelsohn l’évoque dans les Disparus : pendant des années, il avait entendu, voulu entendre castel et non kestl dans les récits de son grand-père, un château c’était mieux qu’une boîte. Rapprocher ces ciste, kist et kestl nous ravit autant que Kathleen Jamie elle-même lorsqu’un aileron d’orque, trait noir à la surface de l’eau, surgit dans son champ de vision. Jamie et Mendelsohn n’ont-ils pas en commun, par leur culture, l’art de tresser le passé au présent ? Sinon, dans son goût pour l’exploration de tout l’univers, Kathleen Jamie fait évidemment penser à l’Américaine Annie Dillard, dont les éditions Bourgois ont récemment republié en poche les merveilleux Apprendre à parler à une pierre, Pèlerinage à Tinker Creek et autres En vivant, en écrivant.

L’adolescente que nous avons laissée sur le henge, lequel doit être démoli méthodiquement afin que le propriétaire puisse construire une piste d’atterrissage pour ses avions, ne sera donc pas secrétaire. Elle ne pense plus aux études pour l’instant. «Mais on pouvait s’inscrire au chômage. On pouvait se perdre dans le nombre croissant de ceux qui étaient réellement sans emploi et réclamer son petit pécule chaque semaine. Beaucoup le faisaient : artistes, fouilleurs, amoureux de la montagne, aspirants poètes et musiciens, anarchistes et féministes. Tous ceux pour qui le cauchemar d’un travail, du conformisme, était pire que la mort.» Margaret Thatcher doit se retourner dans sa tombe, elle qui venait d’être élue, cette année-là, quelques semaines avant que Mme Jamie conduise sa fille sur les lieux de sa vocation.

Kathleen Jamie se tient à distance de la politique dans ce qu’elle écrit, mais laisse affleurer une certaine insolence. Elle manifeste par exemple un agacement prononcé concernant les clichés, les banalités et une forme de romantisme (ou de purisme) écologique. Il n’y a pas que les fleurs sauvages, les ours polaires et les dauphins, bougonne-t-elle. Le vivant recèle de créatures autrement surprenantes, comme les bactéries. Jamie, pour qui la vue prime sur les autres sens (une caractéristique du genre humain, selon elle), se rend dans le laboratoire d’un ami anatomopathologiste après la mort de sa mère. Celle-ci est morte des suites d’une pneumonie, maladie qui avait failli la tuer, pendant la guerre, à l’âge de quatre ans, quand les antibiotiques étaient réservés à l’armée (le récit figure dans Findings, le recueil précédent).

«Vide-gousset»

Braquer un télescope sur la lune au moment d’une éclipse ou une loupe sur un papillon blessé sont des gestes habituels pour notre poétesse. Mais là, dans «Pathologies», séjournant dans «la salle de découpage», elle décrit les images étranges que met au jour le microscope : les tranches de colon, les ganglions pleins de lentilles, les cellules qui se battent dans un foie dessinent des paysages. Puis l’exploratrice des extrêmes demande à assister à une autopsie : «Il y a des choses qu’il faut découvrir par soi-même, tout simplement.» Poumon. Cœur sur le plateau. Une «odeur puissante de viande fraîche» se dégage qui va la poursuivre plusieurs jours. Le médecin referme le cœur qu’il a ouvert, «comme si c’était un petit sac à main. Le mot « vide-gousset » m’est venu à l’esprit, un vieux mot pour désigner les voleurs».

Histologistes, ornithologues, biologistes : Jamie aime rapporter ce que les scientifiques lui montrent et lui racontent, car chez eux, «on appelle un chat un chat».La voici dans une grotte en Espagne. La voici au musée d’Histoire naturelle de Bergen, en Norvège, dans la salle des baleines («La Hvalsalen»). Les gens du musée lui font visiter. «Ils m’ont fait remarquer les os pelviens des grandes baleines, qui étaient petits et délicats, comme des bateaux en papier, et qui pendaient en dessous des colonnes vertébrales démesurées. […] Quand les baleines, ou proto-baleines, se sont mises à l’eau, elles ont perdu leurs pattes et leurs bassins ont réduit jusqu’à prendre cette forme.» Des baleines, il n’y en a plus beaucoup, il y a peu de chances que ça s’arrange, mais pas pour les raisons qu’on attend : «Elles ne baisent pas», résume le conservateur du musée.

La salle va être fermée et rénovée, mais on en conservera l’atmosphère : «Une atmosphère métaphysique si vous voulez, qui invite à la méditation sur le rapport qu’entretient l’humanité avec les autres créatures, leur souffrance et notre rapacité, et l’étrange beauté de leurs formes.» On n’a pas le temps de s’attarder. Les squelettes gigantesques sont suspendus au plafond, on est en train de les nettoyer, il s’agit de retrousser des manches et de manier l’éponge, la brosse et le coton-tige. Rien de ce qui concerne les tâches ménagères n’est étranger à Kathleen Jamie.

Dans d’autres récits, quand elle éprouve le besoin d’aller voir sur place comment vivent d’autres espèces que la sienne, surtout les oiseaux, elle rappelle qu’elle est écrivain et mère de famille. Il est arrivé que ce soit incompatible. L’esprit «liquéfié sous l’effet des biberons et des lessives», elle pensait terminée sa vie intellectuelle : la nidification des fous de Bassan lui fait repenser à ses deux enfants bébés. C’est une affaire de quelques années. «A cette époque il y avait des jours où même la poste m’apparaissait comme un continent inaccessible. […] J’étais agenouillée sur le tapis, à ranger des Lego et à me demander quel était l’endroit loin du monde le plus proche de là où j’habitais.» Alors, pour ses 40 ans, son mari lui offre une semaine sur l’île écossaise de Saint-Kilda.

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Sur une autre île, celle de Rona, elle se rend avec deux amis : «Pendant que Stuart parlait avec les oiseaux, Jill entrait en communion avec les pierres.» Dans cette île, les habitants ont vécu en autarcie pendant des milliers d’années. Puis, en 1680, ils sont tous morts. On ne sait pas pourquoi. On ne sait pas non plus pourquoi la population de pétrels cul-blanc, que Stuart est venu recenser, a diminué de 40 %, un déclin brutal. «Stuart disait souvent que « l’harmonie naturelle » n’existait pas. C’était une dynamique. Rien n’est immuable.»

Rien n’est jamais acquis. Sur son site internet, Kathleen Jamie conclut ainsi son curriculum vitae : «La muse apparaît et elle disparaît. Il y a des moments d’écriture intenses, et des moments de silence. Cela fait trente ans que je publie, et j’ai toujours l’impression que c’est provisoire. Je ne sais jamais ce qui va se passer après.»


Claire Devarrieux Photo Robert Ormerod

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Emmanuel Hocquard, les mots blancs

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Il est né à Paris en 1940 (selon le site de son éditeur, P.O.L), mais on a parfois lu qu’il était né en 1937 et qu’il avait vu le jour à Cannes ou à Tanger, selon d’autres sources, d’autres histoires. Le poète Emmanuel Hocquard est mort dimanche, à Mérilheu dans les Hautes-Pyrénées. Auteur, traducteur, éditeur, enseignant, il aura consacré sa vie intellectuelle à interroger les possibilités et les tiraillements de ce qu’il appelait la «fiction de langue».

En 1978, quand Hachette confie à Paul Otchakovsky-Laurens sa propre collection, il ouvre son aventure éditoriale par deux livres : Je me souviens, de Georges Perec, et Album d’images de la villa Harris d’Emmanuel Hocquard, qui tient à la fois du récit et de la poésie. Suivront une quinzaine de titres, tous publiés chez P.O.L. Citons Un privé à Tanger (1987), qui mêle hommage à Raymond Chandler, présence de Wittgenstein en attorney general et souvenirs de sa jeunesse dans la ville marocaine, les Elégies (1990), et Un test de solitude (58 sonnets, en 1998). Son dernier livre, le Cours de Pise (2018), un pavé de 624 pages, réunit ses notes pour les «leçons de grammaire» qu’il a données jusqu’en 2005 à l’école des beaux-arts de Bordeaux. Pise, c’est-à-dire «procédure, image, son, écriture».

Au fil de ces ouvrages, Hocquard aura réussi à ne pas tomber d’un côté ou de l’autre dans l’affrontement entre le lyrisme et l’abstraction qui querelle la poésie contemporaine depuis des décennies. «Tel fut mon art : de brusques contrastes entre un prosaïsme trivial et de nostalgiques élans de l’âme ; la rapidité des changements de ton, l’emploi d’une langue familière qui ne s’interdisait pourtant pas les emprunts érudits, les réminiscences mythologiques, le recours aux abstractions», écrit-il dans le Cap de Bonne-Espérance (1989).

Entendre

Si sa littérature se fait l’écho d’une émotion, c’est une «émotion antilyrique comme peuvent en produire Reznikoff et les Objectivistes ou Jack Spicer… Une émotion calculée, avec quatre coups de billard, fabriquée», racontait le poète Olivier Cadiot interrogé par Libé en 2001. Quant à la forme, «en français le poids de la tradition est écrasant, pour ne pas dire paralysant», jugeait Hocquard. Et pourtant, il aura puisé dans la tradition classique en travaillant l’élégie ou le sonnet – il est cité aujourd’hui par des auteurs tels Pierre Vinclair comme l’un des ceux qui ont redynamisé la forme à quatorze vers.

Au-delà de sa propre production, Hocquard a donné à entendre la littérature de ses contemporains, notamment à travers les lectures publiques – et hebdomadaires – qu’il a organisées de 1977 à 1991 au Musée d’art moderne de la ville de Paris. «C’était nouveau, inhabituel dans les années 70, se souvenait le poète Claude Royet-Journoud dans Libé en 2001. Des centaines de poètes ont été ainsi entendus et souvent découverts. Beaucoup furent traduits pour la circonstance. Chaque mercredi soir était une sorte d’événement. Un brassage fabuleux de langues, de rencontres, de projets. Des gens se pressaient autour d’Emmanuel pour lui remettre des manuscrits ou tout simplement pour lui parler.»

Hocquard a été parallèlement l’animateur, avec la plasticienne Raquel, d’Orange Export LTD, maison d’édition active entre 1973 et 1986, défricheuse de son temps et dédiée au «livre court» : des ouvrages peu épais et édités à pas plus de 100 exemplaires. Y sont publiés Jacques Dupin, Dominique Fourcade, Bernard Noël, Paul Louis Rossi, Anne-Marie Albiach, Pascal Quignard. Ce dernier, dans Lycophron et Zétès, note : «Claude Royet-Journoud, Alain Veinstein, Raquel et Emmanuel Hocquard. Ils m’apprirent le cut up. C’était l’excerptio des Anciens. Je me liai d’une amitié aussitôt absolue avec eux tous.»

«Vibration»

Au catalogue d’Orange Export LTD figurent aussi Keith Waldrop, Rosmarie Waldrop, Robert Duncan. Côté français, côté américain : des signatures que «d’aucuns rassemblent sous la mention « d’écriture blanche » ; une écriture dont l’économie de mots sur la page fait écho à la vibration recherchée par la tension établie entre les blancs et la disposition des vers dans le déroulement du volume composé», observent Yves di Manno et Isabelle Garron dans leur anthologie Un nouveau monde (Flammarion, 2017).

Enfin, il faut mentionner l’important travail de traduction d’Emmanuel Hocquard, des œuvres de Charles Reznikoff, Fernando Pessoa ou Paul Auster. Dans Conditions de lumière (2007), il résumait : «En parlant ou en écrivant, en lisant, en traduisant, on cherche la sortie, s’en sortir. Ecrire est cette ouverture.»


Guillaume Lecaplain

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Elisabeth Quin, un sens à sa vue – Culture / Next

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Crever l’écran. Pour rencontrer Elisabeth Quin, il faut s’enfoncer dans les entrailles des anciens studios de Canal +, sur les quais hautement médiatiques du XVe, et emprunter un dédale souterrain de couloirs, loges et plateaux qui ne voient jamais d’autre lumière qu’artificielle. Elle nous accueille à l’heure où les studios sont encore plongés dans le noir. Avec ces iconiques cheveux gris cendré coupés courts, sans maquillage, en jean brut et sobre pull anthracite, loin des tricots fantaisistes qu’elle arbore malicieusement sur le plateau d’Arte et qu’on retrouve suspendus dans sa loge.

Depuis sept ans (soit «une éternité en temps télé», relève son «alter ego» de l’émission, Renaud Dély), l’ex-«madame cinéma» de Paris Première, 55 ans, présente tous les soirs de la semaine le magazine d’actualité 28 Minutes sur la chaîne franco-allemande, avec un succès grandissant. Claude Askolovitch, qui a rejoint son équipe de chroniqueurs en 2013, admire : «Cette nana qui vient de la culture et tient une émission d’actu… Il y a un côté déphasé : elle n’est pas là où elle devrait être, elle y est donc superbement.»

Elle dit : «Arte devait venir me chercher.» Comme une évidence pour celle qui a commencé «par pur hasard» dans l’intimité des radios et qui se vit aujourd’hui en pleine exposition. «La télévision m’a aidée à dompter, peut-être même à violer ma nature profondément solitaire, maladivement timide», analyse la journaliste, néanmoins bien incapable de se confronter à son image après plus de vingt ans de télé : «Je ne peux pas me regarder, je hurle.»

La femme «pudique», selon le mot de tous ses «camarades» de plateau interrogés, vient pourtant de publier un livre où elle s’expose, bien plus radicalement qu’à l’écran. Dans La nuit se lève, Elisabeth Quin, affolante de sincérité, désarmante de justesse, explore sa vue déclinante autant que sa vie. Depuis le diagnostic de son double glaucome posé tel un couperet («on a l’impression que l’air nous manque, d’être un poisson hors de l’eau») en 2008 à l’aggravation brutale de la maladie en 2017 et l’intervention laser longtemps redoutée, elle raconte, sans pathos, les effets secondaires des collyres, la relation «éplorée, désespérante» et «tragique» entre patient et médecin, ses incursions dans le monde de l’invisible, du merveilleux… Elle interroge l’avenir, sonde le regard de l’homme aimé, un journaliste qui partage sa vie depuis huit ans et auprès duquel elle joue à se projeter en aveugle, à l’opéra ou en promenade, pour conjurer le sort. Dans ce «journal d’un glaucome» écrit par fragments, «des notes de lecture et de réveil», elle convoque une cohorte de malvoyants et de non-voyants, morts et vivants, célèbres ou anonymes, pour «éclairer» la cécité, dépasser l’angoisse. Et partager son expérience d’un mal qui «touche 1,5 % de la population de plus de 40 ans. Après 70 ans, une personne sur dix est affectée». «Le glaucome est un tueur muet qui travaille dans l’ombre, prospère sur l’insouciance de son hôte et l’irresponsabilité des pouvoirs publics», écrit Elisabeth Quin.

Dans son cas, le mal est héréditaire, légué en silence par un père qui a fini sa vie à moitié aveugle. Après sa mort, fin 2015, au terme d’une décennie d’Alzheimer, la fille découvre l’héritage : «2016 a été l’année d’une forme de dessillement. J’ai ouvert les yeux sur la cause de sa cécité, et surtout sur ce lien génétique que ça fabriquait entre lui et moi.»

Plus complice avec un père «charmeur», qui avait «le goût du nonsense» par sa filiation écossaise, qu’avec une mère originaire d’«un Jura taiseux de forêts sombres et de lacs profonds», l’enfant unique raconte avoir grandi «choyée» mais aussi «asphyxiée» «sous les faisceaux obsessionnels» de ses parents : «quatre yeux, deux regards» braqués sur elle, et qu’elle s’est évertuée à fuir. A la mort du père, elle a dû trouver comment prendre en charge cette mère qui l’a «trop» aimée, d’un «amour toxique», et qui bascule alors dans la démence sénile. Elle dit : «A un moment donné, on se retrouve au milieu du gué : des parents, un enfant, et il faut solder les comptes de la colère.»

Consolation, celle qui a fait le choix de ne «pas [s]e reproduire» sait qu’elle ne transmettra pas la maladie à sa fille, adoptée au Cambodge en 2003. «J’ai décidé de casser une forme de malédiction.» A cette enfant de 16 ans et demi, elle s’est contentée de faire lire le passage de son livre sur leur «accroche» de regards à l’orphelinat.

A défaut de pouvoir évacuer les débris qui encombrent ses yeux et endommagent «irrémédiablement» son nerf optique, Elisabeth Quin nettoie les pelouses au pied de son immeuble, engraisse les oiseaux qui voisinent sa «bicoque» normande, mange bio et fait la chasse au glyphosate. Très concernée par l’environnement, elle signe des pétitions pour le climat et s’engage pour préserver la forêt de Romainville, «un corridor écologique» aux portes de Paris. La crise des gilets jaunes lui inspire une réflexion sur «la sécurité économique» : «C’est à ça que sert le gilet jaune, à vous mettre en sécurité.»

Celle qui ne peut «plus conduire la nuit» mais a repassé son permis il y a quelques années se dit «éberluée par la reculade» de Macron sur les 80 km/h, une mesure «qui était quand même destinée à sauver des vies…» Elle relève : «Il y a quelqu’un qui a eu le courage de le dire, c’est Benoît Hamon, qui s’est étonné, scandalisé» de «cette renonciation». Et regrette : «Hamon n’imprime pas, c’est dommage. Sa pensée antinéolibéraliste, écologiste, ne prend pas. Wauquiez aussi ne prend pas, mais là tant mieux !» Si le spectre de la cécité l’angoisse «de moins en moins», elle s’affole des populismes, du «climat de haine» et de «la surdité des uns par rapport aux autres».

«Old school à mort», la journaliste, qui fuit les réseaux sociaux, évoque un «attachement viscéral au papier» et «une consommation fétichiste de la presse». Et se dit pleinement consciente de «l’ironie», «la farce» que représente ce glaucome pour une ancienne critique de cinéma : «Avoir été un regard actif qui peut devenir un regard empêché…» De plus en plus éblouie par le soleil, elle sait qu’elle devra peut-être se résoudre à une opération qui pourrait lui faire perdre la vision d’un œil. Elle dit : «Je tiendrai. Je fais tout pour voir le plus longtemps possible, voir avec ardeur, avec joie, avec plénitude, voir vraiment les choses, les gens qui m’entourent.» La journaliste Nadia Daam, qui partage tous les soirs son plateau sur Arte, la résume en un mot : «Badass !» Le cran avant l’écran.


23 mars 1963 Naissance à Paris.
2008 Apprend qu’elle est atteinte d’un double glaucome.
Depuis janvier 2012 Présente 28 Minutes sur Arte.
2017 Aggravation de sa maladie.
Janvier 2019 La nuit se lève (Grasset).


Bénédicte Mauduech photo Audoin Desforges pour «Libération»

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Mort d’Eric Holder, écrivain bouleversant

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Au moment d’apprendre la mort de l’écrivain Eric Holder, à 59 ans, ce n’est pas la liste de ses œuvres au grand complet qui vient peu à peu à l’esprit. On pense à deux réussites, bien distinctes : d’un côté les livres ravissants publiés au Dilettante, petit format, textes courts, nouvelles et récits, aquarelles heureuses dont cette simple phrase nous semble résumer l’espoir et l’ambition : «Une voix appelle à table, depuis la maison.» On aime plus que tout les couvertures dessinées par Anne-Marie Adda. C’est d’ailleurs avec Eric Holder (Nouvelles du Nord) en 1984, puis Bernard Frank (Grognards et Hussards) que le Dilettante a commencé.

Restent d’autre part en mémoire, bien sûr, les deux grands succès : l’Homme de chevet en 1995, et Mademoiselle Chambon l’année suivante, ces deux romans publiés par Flammarion, où cinq livres d’Eric Holder ont été édités en dix ans. Puis il a retrouvé, en 2007, le Seuil, la maison de son premier roman, Manfred ou l’hésitation (1985), pour la Baïne, et enfin la Belle n’a pas sommeil en 2018, des fictions entre océan et Médoc, puisque c’est avec cette lumière-là qu’il écrivait désormais.

Comptoir

Eric Holder est né en 1960 dans le Nord, il a passé son enfance dans le Midi, et il est mort à Queyrac (Gironde) mardi, a-t-on appris samedi. Il s’était installé dans le Sud-Ouest en 2005, après avoir quelque temps posé son sac dans la Brie, à Thiercelieux. «Je suis l’écrivain le plus connu de Thiercelieux, 77, Seine-et-Marne.» Ainsi commence «Au milieu de nulle part», la première nouvelle du recueil la Belle jardinière (le Dilettante, 1994), qui raconte des kilomètres à bicyclette, des voisins accueillants, des apparitions d’écoliers qui lui évoquent la poésie de Maurice Fombeure, c’est dire si Holder n’est pas un auteur bling-bling.

Dans un autre recueil, En compagnie des femmes, la nouvelle «le Beau nom de Bretagne», propose une définition : «Elle n’a jamais vu ce jeune homme qu’au comptoir. Il est écrivain, il n’en fait pas mystère, il n’en tire pas gloire non plus. Il est écrivain comme on est charpentier. Il lui offre parfois un livre qu’elle lira ou non, il s’en moque, c’est par amour du travail accompli, et par amitié pour elle.» Plus d’un personnage d’Eric Holder, double autofictif ou non, fêtera la vie ou conjurera la solitude au comptoir. Mais ils aiment tous le travail bien fait.

En suspens

L’homme qui s’occupe d’une tétraplégique dans l’Homme de chevet est un alcoolique sans attache et sans le sou qui perd le goût de boire cependant que l’infirme capricieuse qu’il materne reprend goût à la vie. C’est devenu un film en 2009 avec Sophie Marceau et Christophe Lambert, qui ont moins marqué les lecteurs d’Eric Holder que, la même année, le duo Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon, filmés par Stéphane Brizé. Un homme marié, un maçon, trouve l’âme sœur qu’il ne cherchait pas en la personne de l’institutrice de son fils, Mademoiselle Chambon. Holder, surtout dans ce roman-là, a travaillé sur un érotisme en suspens parfaitement bouleversant.

Il lui est arrivé de mettre en scène des mystères plus amples (Hongroise, Flammarion, 2002), des couples et des drames plus flamboyants (la Saison des bijoux, Seuil, 2015). Mais rien à faire, la roue de la fortune s’est bloquée, en ce qui le concerne, sur les années 90. Ne le quittons pas sans citer Suzanne, dans En compagnie des femmes. «Au final, il fallut se résoudre à ce que tu ne sois rien du tout. Il y avait de l’inquiétude, dorénavant, lorsqu’elle évoquait ton avenir, car que font les petits-fils, quand les grands-mères ne sont plus là ?» Eric Holder ajoute : «Pour l’heure, à vingt ans, tu allais dans les rues glacées, et le long de la Deule. […] Aux grands ciels d’un bleu coupant, tels qu’en a peint Jongkind, succédaient des nuits tombées trop vite, à six heures, des halos de jaune vérolé dans le noir d’encre.» Se souvenir que dans l’œuvre d’Eric Holder, c’est le bleu qui domine.


Claire Devarrieux

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