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La science naturelle de Kathleen Jamie : l’univers en un «Tour d’horizon»

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Pour aimer le mot «toundra», il faut avoir lu beaucoup de romans. Kathleen Jamie a de la toundra sous les pieds, dans le Grand Nord, lorsqu’elle écrit aimer ce mot-là depuis longtemps. C’est la différence entre elle et nous. Elle fréquente les livres avec assiduité – la littérature, les vieilles encyclopédies en cinq volumes – mais elle les laisse de côté pour sortir et s’en aller marcher des heures, ou naviguer parmi les icebergs, ne serait-ce que pour constater leur «nihilisme froid». De notre côté, nous nous dépêchons au contraire de rentrer pour la lire, elle, Kathleen Jamie, poétesse écossaise née en 1962, dont on publie Tour d’horizon (Sightlines), deuxième recueil de récits après Dans l’œil du faucon (Findings, Hoëbeke, 2015). Elle a une manière enthousiasmante de raconter ses aventures, ce qu’elle voit, touche, entend, sent et ressent dans «la nature», notion douteuse à quoi nous conservons les pincettes utilisées dans le texte.

Dans un chapitre de Findings («le Jour du Seigneur»), elle notait : «Quand on passe son temps à travailler avec les mots, on a parfois besoin de récupérer, dans un lieu où le langage ne s’articule plus, où on est réduit à quelques substantifs élémentaires. Mer. Oiseau. Ciel.» Bien sûr, ce n’est pas ce qui transparaît dans ses «essais» construits comme, disons, des nouvelles documentaires (les Américains parlent quant à eux de «narrative non fiction»), puisque l’écriture donne l’illusion que la pensée est immédiatement formulée. Kathleen Jamie, qui travaille à définir notre place aujourd’hui dans le monde, se contente de termes génériques si nécessaire – le vent violent qui frappe comme «un oreiller invisible» reste le vent – et choisit de préférence ce qu’il y a de plus précis.

«Ciste»

Parfois, le mot en français tombe juste. Dans «Aurore boréale» (le voyage au pays des icebergs qui ouvre Sightlines), l’«alèse» désigne tellement bien ce que l’auteure nous montre ! La mer «a pris une couleur marécageuse, glauque, et tout à coup, cela me rappelle une alèse horrible que ma mère sortait pour comble d’humiliation quand ma sœur, mon frère ou moi nous recommencions à mouiller notre lit. Jamais je n’avais pensé à ce drap depuis quarante ans mais il est bien là ce soir : au fond d’un fjord à l’est du Groenland, à 71 degrés de latitude, remuant ses plis autour du bateau : de l’eau salée qui commence à geler». Parfois aussi, le mot anglais est intraduisible. «Henge», que tout le monde connaît à cause de Stonehenge, s’emploie, au masculin, pour une enceinte néolithique, «c’est-à-dire des monolithes ou des poteaux en bois dressés en cercle, entourés d’un fossé et éventuellement d’un talus». Mais lorsque Jamie écrit : «Le henge avait été un tournant, un moment charnière de ma vie», le traducteur doit nous avertir obligeamment dans une note : «Le mot henge est proche de hinge, qui signifie « charnière ».»

Le henge irradie au centre d’«Une sépulture de femme», un des textes les plus palpitants de Sightlines. L’auteure a dix-sept ans, fin mai 1979, quand sa mère la conduit dans le Perthshire, sur un site de fouilles où elle a postulé pour l’été. Cela fait un moment que l’adolescente se passionne pour les vestiges des temps anciens, l’inscription du passé dans le paysage : «Une archéologue en herbe, férue de pierres levées, de tumuli, d’alignements de sites et tout ce qui s’ensuit. […] Je délaissais le salon surchauffé de mes parents pour partir en expédition à travers les chemins creux et les collines alentour, à la recherche d’un puits ou d’un ouvrage de terre.» Père comptable, mère qui travaille chez un notaire, chez les Jamie on ne lit pas. On écrit encore moins, et avoir une fille qui publie à vingt ans son premier recueil de poésie n’est pas ce qui était prévu.

Ce printemps 1979, la jeune Jamie apprend incidemment que sa mère envisage pour elle une école de secrétariat. «Pendant qu’elle disait cela, je sentais des larmes de rage et de désespoir me monter aux yeux. Personne ne m’avait suggéré de m’orienter vers l’université.» En réalité, Kathleen Jamie fera des études supérieures et sera amenée à enseigner à l’université où elle n’aurait pas dû aller, mais c’est une autre histoire. La vie en communauté sur le henge, à nettoyer, gratter, creuser, à assister à la découverte d’une pierre plate, qui s’avère un pavage, qui cache un énorme rocher et recouvre «une ciste funéraire datant de l’âge de bronze», conduit l’archéologue stagiaire à deux révélations grisantes.

«Pécule»

La première naît de la femme inhumée quatre mille ans auparavant, le crâne près d’un bol – la nouvelle commence devant deux bols préhistoriques que l’auteure est revenue voir au National Museum -, avec un coup de tonnerre qui éclate pile au moment où la sépulture est ouverte. La seconde révélation est le plaisir que Kathleen éprouve à écrire un poème intitulé justement «Inhumation», inspiré par le chantier. Bizarrement, le mot lui était inconnu, alors que «je connaissais déjà le vieux mot « ciste ». Il subsiste en écossais sous la forme « kist », mot servant à désigner un coffre ou une cassette». Ce n’est pas sans évoquer le mot «kestl», qui veut dire «boîte» en yiddish. Daniel Mendelsohn l’évoque dans les Disparus : pendant des années, il avait entendu, voulu entendre castel et non kestl dans les récits de son grand-père, un château c’était mieux qu’une boîte. Rapprocher ces ciste, kist et kestl nous ravit autant que Kathleen Jamie elle-même lorsqu’un aileron d’orque, trait noir à la surface de l’eau, surgit dans son champ de vision. Jamie et Mendelsohn n’ont-ils pas en commun, par leur culture, l’art de tresser le passé au présent ? Sinon, dans son goût pour l’exploration de tout l’univers, Kathleen Jamie fait évidemment penser à l’Américaine Annie Dillard, dont les éditions Bourgois ont récemment republié en poche les merveilleux Apprendre à parler à une pierre, Pèlerinage à Tinker Creek et autres En vivant, en écrivant.

L’adolescente que nous avons laissée sur le henge, lequel doit être démoli méthodiquement afin que le propriétaire puisse construire une piste d’atterrissage pour ses avions, ne sera donc pas secrétaire. Elle ne pense plus aux études pour l’instant. «Mais on pouvait s’inscrire au chômage. On pouvait se perdre dans le nombre croissant de ceux qui étaient réellement sans emploi et réclamer son petit pécule chaque semaine. Beaucoup le faisaient : artistes, fouilleurs, amoureux de la montagne, aspirants poètes et musiciens, anarchistes et féministes. Tous ceux pour qui le cauchemar d’un travail, du conformisme, était pire que la mort.» Margaret Thatcher doit se retourner dans sa tombe, elle qui venait d’être élue, cette année-là, quelques semaines avant que Mme Jamie conduise sa fille sur les lieux de sa vocation.

Kathleen Jamie se tient à distance de la politique dans ce qu’elle écrit, mais laisse affleurer une certaine insolence. Elle manifeste par exemple un agacement prononcé concernant les clichés, les banalités et une forme de romantisme (ou de purisme) écologique. Il n’y a pas que les fleurs sauvages, les ours polaires et les dauphins, bougonne-t-elle. Le vivant recèle de créatures autrement surprenantes, comme les bactéries. Jamie, pour qui la vue prime sur les autres sens (une caractéristique du genre humain, selon elle), se rend dans le laboratoire d’un ami anatomopathologiste après la mort de sa mère. Celle-ci est morte des suites d’une pneumonie, maladie qui avait failli la tuer, pendant la guerre, à l’âge de quatre ans, quand les antibiotiques étaient réservés à l’armée (le récit figure dans Findings, le recueil précédent).

«Vide-gousset»

Braquer un télescope sur la lune au moment d’une éclipse ou une loupe sur un papillon blessé sont des gestes habituels pour notre poétesse. Mais là, dans «Pathologies», séjournant dans «la salle de découpage», elle décrit les images étranges que met au jour le microscope : les tranches de colon, les ganglions pleins de lentilles, les cellules qui se battent dans un foie dessinent des paysages. Puis l’exploratrice des extrêmes demande à assister à une autopsie : «Il y a des choses qu’il faut découvrir par soi-même, tout simplement.» Poumon. Cœur sur le plateau. Une «odeur puissante de viande fraîche» se dégage qui va la poursuivre plusieurs jours. Le médecin referme le cœur qu’il a ouvert, «comme si c’était un petit sac à main. Le mot « vide-gousset » m’est venu à l’esprit, un vieux mot pour désigner les voleurs».

Histologistes, ornithologues, biologistes : Jamie aime rapporter ce que les scientifiques lui montrent et lui racontent, car chez eux, «on appelle un chat un chat».La voici dans une grotte en Espagne. La voici au musée d’Histoire naturelle de Bergen, en Norvège, dans la salle des baleines («La Hvalsalen»). Les gens du musée lui font visiter. «Ils m’ont fait remarquer les os pelviens des grandes baleines, qui étaient petits et délicats, comme des bateaux en papier, et qui pendaient en dessous des colonnes vertébrales démesurées. […] Quand les baleines, ou proto-baleines, se sont mises à l’eau, elles ont perdu leurs pattes et leurs bassins ont réduit jusqu’à prendre cette forme.» Des baleines, il n’y en a plus beaucoup, il y a peu de chances que ça s’arrange, mais pas pour les raisons qu’on attend : «Elles ne baisent pas», résume le conservateur du musée.

La salle va être fermée et rénovée, mais on en conservera l’atmosphère : «Une atmosphère métaphysique si vous voulez, qui invite à la méditation sur le rapport qu’entretient l’humanité avec les autres créatures, leur souffrance et notre rapacité, et l’étrange beauté de leurs formes.» On n’a pas le temps de s’attarder. Les squelettes gigantesques sont suspendus au plafond, on est en train de les nettoyer, il s’agit de retrousser des manches et de manier l’éponge, la brosse et le coton-tige. Rien de ce qui concerne les tâches ménagères n’est étranger à Kathleen Jamie.

Dans d’autres récits, quand elle éprouve le besoin d’aller voir sur place comment vivent d’autres espèces que la sienne, surtout les oiseaux, elle rappelle qu’elle est écrivain et mère de famille. Il est arrivé que ce soit incompatible. L’esprit «liquéfié sous l’effet des biberons et des lessives», elle pensait terminée sa vie intellectuelle : la nidification des fous de Bassan lui fait repenser à ses deux enfants bébés. C’est une affaire de quelques années. «A cette époque il y avait des jours où même la poste m’apparaissait comme un continent inaccessible. […] J’étais agenouillée sur le tapis, à ranger des Lego et à me demander quel était l’endroit loin du monde le plus proche de là où j’habitais.» Alors, pour ses 40 ans, son mari lui offre une semaine sur l’île écossaise de Saint-Kilda.

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Sur une autre île, celle de Rona, elle se rend avec deux amis : «Pendant que Stuart parlait avec les oiseaux, Jill entrait en communion avec les pierres.» Dans cette île, les habitants ont vécu en autarcie pendant des milliers d’années. Puis, en 1680, ils sont tous morts. On ne sait pas pourquoi. On ne sait pas non plus pourquoi la population de pétrels cul-blanc, que Stuart est venu recenser, a diminué de 40 %, un déclin brutal. «Stuart disait souvent que « l’harmonie naturelle » n’existait pas. C’était une dynamique. Rien n’est immuable.»

Rien n’est jamais acquis. Sur son site internet, Kathleen Jamie conclut ainsi son curriculum vitae : «La muse apparaît et elle disparaît. Il y a des moments d’écriture intenses, et des moments de silence. Cela fait trente ans que je publie, et j’ai toujours l’impression que c’est provisoire. Je ne sais jamais ce qui va se passer après.»


Claire Devarrieux Photo Robert Ormerod

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Joseph Ponthus : «l’épreuve de l’usine s’est peut-être substituée à celle de l’angoisse»

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Joseph Ponthus, écrivain-ouvrier – ou l’inverse, le statut est indéfinissable en l’état – se souvient qu’un soir, la folie s’est approchée de lui, à découvert, sous son nez et les bras grands ouverts, prête à le serrer très fort contre elle: «S’il y a bien un moment où j’aurais pu perdre pied à l’usine, c’est celui-là.» Un jour, un responsable lui a parlé de sa mission à l’usine pour la nuit: égoutter du tofu, plutôt que d’être ailleurs. Aux poissons panés, par exemple.

À lire aussi Joseph Ponthus, allez aux bulots

Neuf heures de boulot, jusqu’à l’aube, à se demander sincèrement, cutter en main, à quoi ça sert cet espace tout en soja, et par ricochet à quoi sert-il lui-même – tofu existentiel. Entre deux points d’interrogation, il a pensé à Charles Trenet, à la télévision de sa grand-mère et à tous ceux qui accomplissent les mêmes gestes, peut-être au même moment. Aux végétariens aussi, qui, s’ils n’existaient pas… A l’écouter, ce serait presque une affaire de salto: mettons que son cerveau en a fait mille sur un fil au-dessus d’un précipice, avant de se résoudre à sourire à la mère de toutes les philosophies. Il y a évidemment pire ailleurs, la complainte sans mise à distance serait vaine.

Pendant deux ans, Joseph Ponthus, 40 ans, a retranscrit ses histoires d’intérimaire en Bretagne, des conserveries de poissons à l’abattoir. Tantôt avec dureté (le corps morfle tout entier), tantôt avec tendresse (les mots à son épouse, sa mère, son chien et à lui-même). Tantôt avec gravité, tantôt avec dérision. A propos du contexte, il dit: «On entend qu’il n’y a plus de classe ouvrière. C’est plutôt qu’il n’y a plus de conscience de classe ouvrière. Le capitalisme a triomphé. Il a segmenté les hommes et le constat s’applique jusqu’à l’intitulé de leur poste. On ne dit plus ouvrier, mais opérateur de production; on ne dit plus chaîne, mais ligne… Cette euphémisation des termes dit quelque chose.»

Portrait de Joseph Pontus, écrivain.

Joseph Ponthus à Paris le 7 janvier. (photo Adrien Selbert pour «Libération»)

Il a compilé ses éclairs et ses flashs dans un bouquin, intitulé A la ligne (Editions La Table ronde). Aucune ponctuation, simplement des phrases qui donnent des chapitres construits sur le modèle de poèmes. «C’est l’usine qui a donné le rythme: sur une ligne de production, tout s’enchaîne très vite. Il n’y a pas le temps de mettre de jolies subordonnées. Les gestes sont machinaux et les pensées vont à la ligne.» Et: «Il y a eu de superbes ouvrages sur le monde ouvrier. Mais le sociologue ou le journaliste avaient toujours le choix d’arrêter quand ils avaient obtenu leur matière. Pas moi…» On a rencontré un auteur sensible, fin et désormais libre: «J’ai envoyé un exemplaire à la direction de l’abattoir: quinze jours plus tard, j’ai appris que ma mission n’était pas renouvelée. Je suis donc au chômage pour la promo.» 

Taxi. Il rentrait donc du turbin, grattait des textes, cherchait le bon mot. Pour garder une trace de son passage et interroger ses jours et ses nuits, bousculés par des coups de fils de la boîte d’intérim (les changements d’horaires incessants) et par cette sensation de constamment survoler le présent : penser à la galère du lendemain ou du surlendemain occupe presque tous les neurones.

Parfois, il tenait une bonne histoire à la chaîne. Que la fatigue avait déjà emporté une fois à la maison. Le boulot pénible déborde et s’étale. Transforme, happe, soigne à sa façon. Joseph Ponthus remarque que ses débuts à la chaîne correspondent au moment où il arrête psychotropes et anxiolytiques. «Peut-être l’épreuve de l’usine s’est-elle substituée à celle de l’angoisse», confie-t-il dans un chapitre. Il précise : «Je voulais faire de l’usine un objet littéraire. On entend peu parler des ouvriers. Hormis pour dire qu’ils sont illettrés ou quand ils galèrent, qu’ils n’ont qu’à traverser la rue pour trouver du travail et s’acheter un costume.» 

Dans une autre vie, Joseph Ponthus, 40 ans, Ardennais de naissance, était éducateur spécialisé en région parisienne. Hypokhâgne, khâgne et la mairie de Nanterre, pour laquelle il s’occupait de jeunes en difficulté. Avec quatre d’entre eux, il avait cosigné, il y a six ans, un livre, Nous, la cité (la routine d’un quartier populaire et le regard de vingtenaires turbulents sur l’amour, la justice, la religion…), dans la continuité d’un article collectif coécrit dans le Canard enchaîné. «Et puis, l’amour…» 

En 2015, il plaque tout et file en Bretagne, à Lorient, pour se marier et doit gagner sa croûte ailleurs que dans son domaine. Pénurie d’offres. La boîte d’intérim l’envoie aux poissons, puis à la barbaque. Lui saisit d’emblée l’univers: le travail à la chaîne ne sera rien d’autre qu’une guerre contre la machine – de surcroît quand elle tombe en panne – et surtout, le temps. «L’une des phrases les plus prononcées est « non, je n’ai pas le temps ».  La charge de travail est parfaitement calculée. D’ailleurs, on te pose rarement des questions sur qui tu es, ce que tu as fait avant. Tu es dans le dur, dès le départ. L’estime de tes collègues viendra de ta dureté au mal.» 

Il cite une femme croisée furtivement au cours d’une mission: «Aujourd’hui, c’était tellement speed que je n’ai même pas eu le temps de chanter.» Et raconte cette fois où par peur de perdre son boulot, il a payé une blinde un taxi, en prenant soin de ne pas être vu par les collègues. L’agence d’intérim avait changé son planning du soir, ce qui foutait en l’air son covoiturage. 

Cardinal. Mathématiques de l’individualisme, par l’auteur : une usine de 10 hectares, avec environ 2000 employés. Se rendre compte à la fin qu’on ne connaît que 20 personnes. Joseph Ponthus: «On ne dit plus « Nous, l’usine de poisson ». Chacun se définit par rapport à son poste. Le chargement, le dépotage…» Et: «Les horaires de pause sont forcément en décalé sur une ligne de production. Personne ne part au même moment. Du coup, tu croises tes collègues, plus que tu ne les fréquentes. Et puis, il y a le bruit, la fatigue… Chacun se concentre sur son café et sur sa clope.»

A la ligne, il s’est imaginé à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, avec ses camarades. Il en est certain, là-bas, il aurait été à sa place: «Et moi / Petit intérimaire / Petit anarchiste de godille / Je choisis le boulot / J’ai pas les sous suffisants pour partir une semaine à même pas deux heures de bagnole.»

D’aucuns lui ont évidemment soumis l’anomalie: tant d’études pour terminer à 40 ans, avec bulots, chimères et tripes dans un monde où des responsables infantilisent à l’infini des mères et des pères de famille. Lui propose un raisonnement transversal. S’il n’avait pas dévoré des bouquins, il se serait noyé. Et n’aurait jamais comparer la découpe d’une queue de vache à un mousquetaire ferraillant contre les gardes d’un cardinal. Il écrit: «C’est quoi la différence entre un ouvrier et un intellectuel / L’ouvrier se lave les mains avant d’aller pisser, l’intellectuel après / Je ne me lave plus les mains pas envie de devenir schizo».

Dans le livre, l’usine est dépeinte comme un personnage à part entière. A coups de petits et grands gestes dans un café parisien au nom d’oiseau, il mime un espace mi-temple, mi-taule : «Elle a une telle présence physique… C’est une somme de tous les êtres vivants, avec leur souffrance, qui y travaillent et qui en font un super-être vivant.»

Il y a ce responsable, à qui Joseph Ponthus demande s’il sera reprolongé. Réponse sucrée, comme on promettrait un bonbon à un petit bout: «Si tu es gentil…» Ce qui lui évoque la guerre parallèle: «L’intérimaire la mène contre lui-même: s’il flanche, il perd son boulot.»

Doigt. Joseph Ponthus s’est surpris, après-coup, à faire suer un camarade trop tire-au-flanc: «Moi, le gentil… Je lui ai envoyé plus de carcasses dans la gueule pour qu’il comprenne ce que ça fait aux copains quand il ne fait pas son boulot. Car il faut avoir conscience qu’une fois passée la grille d’entrée, on est tous dans la même merde.»

Individualisme forcé: «L’usine, telle qu’elle est pensée, nous pousse à la préservation d’un espace vital et encourage des mécanismes de défense.» Altruisme salvateur: «Des collègues avec lesquels il y a une estime mutuelle peuvent s’arrêter et t’aider deux minutes quand tu es dans la merde. Le boulot, avec eux, est forcément moins pénible.» Hypothèse en filigrane: à la chaîne, on est peut-être tous le tire-au-flanc de quelqu’un d’autre – le fainéant serait un miroir?

Il montre son annulaire. Le doigt a gonflé, l’alliance ne rentre plus. «Je la mets au petit doigt.» Brendan, une jeune recrue, a eu le majeur sectionné. Amputation à 22 ans – il y a donc toujours pire. Le sommeil de l’écrivain-ouvrier est encore partiellement perturbé. Des cauchemars de carcasses. A haute voix, il en simule un: «Plus que deux avant de me réveiller…» Une fois, des collègues de boulot lui ont demandé s’il avait trouvé un «vrai boulot». Soit, un truc dans sa branche, qui le sortirait de là. Sourire: «Je leur ai répondu que ce sont eux qui font un vrai boulot.» 

A la ligne de Joseph Ponthus, La table ronde, 266 pp., 18 euros. 


Ramsès Kefi

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Joseph Ponthus : «Peut-être l’épreuve de l’usine s’est-elle substituée à celle de l’angoisse»

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Joseph Ponthus, écrivain-ouvrier – ou l’inverse, le statut est indéfinissable en l’état – se souvient qu’un soir, la folie s’est approchée de lui, à découvert, sous son nez et les bras grands ouverts, prête à le serrer très fort contre elle: «S’il y a bien un moment où j’aurais pu perdre pied à l’usine, c’est celui-là.» Un jour, un responsable lui a parlé de sa mission à l’usine pour la nuit: égoutter du tofu, plutôt que d’être ailleurs. Aux poissons panés, par exemple.

À lire aussi Joseph Ponthus, allez aux bulots

Neuf heures de boulot, jusqu’à l’aube, à se demander sincèrement, cutter en main, à quoi ça sert cet espace tout en soja, et par ricochet à quoi sert-il lui-même – tofu existentiel. Entre deux points d’interrogation, il a pensé à Charles Trenet, à la télévision de sa grand-mère et à tous ceux qui accomplissent les mêmes gestes, peut-être au même moment. Aux végétariens aussi, qui, s’ils n’existaient pas… A l’écouter, ce serait presque une affaire de salto: mettons que son cerveau en a fait mille sur un fil au-dessus d’un précipice, avant de se résoudre à sourire à la mère de toutes les philosophies. Il y a évidemment pire ailleurs, la complainte sans mise à distance serait vaine.

Pendant deux ans, Joseph Ponthus, 40 ans, a retranscrit ses histoires d’intérimaire en Bretagne, des conserveries de poissons à l’abattoir. Tantôt avec dureté (le corps morfle tout entier), tantôt avec tendresse (les mots à son épouse, sa mère, son chien et à lui-même). Tantôt avec gravité, tantôt avec dérision. A propos du contexte, il dit: «On entend qu’il n’y a plus de classe ouvrière. C’est plutôt qu’il n’y a plus de conscience de classe ouvrière. Le capitalisme a triomphé. Il a segmenté les hommes et le constat s’applique jusqu’à l’intitulé de leur poste. On ne dit plus ouvrier, mais opérateur de production; on ne dit plus chaîne, mais ligne… Cette euphémisation des termes dit quelque chose.»

Portrait de Joseph Pontus, écrivain.

Joseph Ponthus à Paris le 7 janvier. (photo Adrien Selbert pour «Libération»)

Il a compilé ses éclairs et ses flashs dans un bouquin, intitulé A la ligne (Editions La Table ronde). Aucune ponctuation, simplement des phrases qui donnent des chapitres construits sur le modèle de poèmes. «C’est l’usine qui a donné le rythme: sur une ligne de production, tout s’enchaîne très vite. Il n’y a pas le temps de mettre de jolies subordonnées. Les gestes sont machinaux et les pensées vont à la ligne.» Et: «Il y a eu de superbes ouvrages sur le monde ouvrier. Mais le sociologue ou le journaliste avaient toujours le choix d’arrêter quand ils avaient obtenu leur matière. Pas moi…» On a rencontré un auteur sensible, fin et désormais libre: «J’ai envoyé un exemplaire à la direction de l’abattoir: quinze jours plus tard, j’ai appris que ma mission n’était pas renouvelée. Je suis donc au chômage pour la promo.» 

Taxi. Il rentrait donc du turbin, grattait des textes, cherchait le bon mot. Pour garder une trace de son passage et interroger ses jours et ses nuits, bousculés par des coups de fils de la boîte d’intérim (les changements d’horaires incessants) et par cette sensation de constamment survoler le présent : penser à la galère du lendemain ou du surlendemain occupe presque tous les neurones.

Parfois, il tenait une bonne histoire à la chaîne. Que la fatigue avait déjà emporté une fois à la maison. Le boulot pénible déborde et s’étale. Transforme, happe, soigne à sa façon. Joseph Ponthus remarque que ses débuts à la chaîne correspondent au moment où il arrête psychotropes et anxiolytiques. «Peut-être l’épreuve de l’usine s’est-elle substituée à celle de l’angoisse», confie-t-il dans un chapitre. Il précise : «Je voulais faire de l’usine un objet littéraire. On entend peu parler des ouvriers. Hormis pour dire qu’ils sont illettrés ou quand ils galèrent, qu’ils n’ont qu’à traverser la rue pour trouver du travail et s’acheter un costume.» 

Dans une autre vie, Joseph Ponthus, 40 ans, Ardennais de naissance, était éducateur spécialisé en région parisienne. Hypokhâgne, khâgne et la mairie de Nanterre, pour laquelle il s’occupait de jeunes en difficulté. Avec quatre d’entre eux, il avait cosigné, il y a six ans, un livre, Nous, la cité (la routine d’un quartier populaire et le regard de vingtenaires turbulents sur l’amour, la justice, la religion…), dans la continuité d’un article collectif coécrit dans le Canard enchaîné. «Et puis, l’amour…» 

En 2015, il plaque tout et file en Bretagne, à Lorient, pour se marier et doit gagner sa croûte ailleurs que dans son domaine. Pénurie d’offres. La boîte d’intérim l’envoie aux poissons, puis à la barbaque. Lui saisit d’emblée l’univers: le travail à la chaîne ne sera rien d’autre qu’une guerre contre la machine – de surcroît quand elle tombe en panne – et surtout, le temps. «L’une des phrases les plus prononcées est « non, je n’ai pas le temps ».  La charge de travail est parfaitement calculée. D’ailleurs, on te pose rarement des questions sur qui tu es, ce que tu as fait avant. Tu es dans le dur, dès le départ. L’estime de tes collègues viendra de ta dureté au mal.» 

Il cite une femme croisée furtivement au cours d’une mission: «Aujourd’hui, c’était tellement speed que je n’ai même pas eu le temps de chanter.» Et raconte cette fois où par peur de perdre son boulot, il a payé une blinde un taxi, en prenant soin de ne pas être vu par les collègues. L’agence d’intérim avait changé son planning du soir, ce qui foutait en l’air son covoiturage. 

Cardinal. Mathématiques de l’individualisme, par l’auteur : une usine de 10 hectares, avec environ 2000 employés. Se rendre compte à la fin qu’on ne connaît que 20 personnes. Joseph Ponthus: «On ne dit plus « Nous, l’usine de poisson ». Chacun se définit par rapport à son poste. Le chargement, le dépotage…» Et: «Les horaires de pause sont forcément en décalé sur une ligne de production. Personne ne part au même moment. Du coup, tu croises tes collègues, plus que tu ne les fréquentes. Et puis, il y a le bruit, la fatigue… Chacun se concentre sur son café et sur sa clope.»

A la ligne, il s’est imaginé à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, avec ses camarades. Il en est certain, là-bas, il aurait été à sa place: «Et moi / Petit intérimaire / Petit anarchiste de godille / Je choisis le boulot / J’ai pas les sous suffisants pour partir une semaine à même pas deux heures de bagnole.»

D’aucuns lui ont évidemment soumis l’anomalie: tant d’études pour terminer à 40 ans, avec bulots, chimères et tripes dans un monde où des responsables infantilisent à l’infini des mères et des pères de famille. Lui propose un raisonnement transversal. S’il n’avait pas dévoré des bouquins, il se serait noyé. Et n’aurait jamais comparer la découpe d’une queue de vache à un mousquetaire ferraillant contre les gardes d’un cardinal. Il écrit: «C’est quoi la différence entre un ouvrier et un intellectuel / L’ouvrier se lave les mains avant d’aller pisser, l’intellectuel après / Je ne me lave plus les mains pas envie de devenir schizo».

Dans le livre, l’usine est dépeinte comme un personnage à part entière. A coups de petits et grands gestes dans un café parisien au nom d’oiseau, il mime un espace mi-temple, mi-taule : «Elle a une telle présence physique… C’est une somme de tous les êtres vivants, avec leur souffrance, qui y travaillent et qui en font un super-être vivant.»

Il y a ce responsable, à qui Joseph Ponthus demande s’il sera reprolongé. Réponse sucrée, comme on promettrait un bonbon à un petit bout: «Si tu es gentil…» Ce qui lui évoque la guerre parallèle: «L’intérimaire la mène contre lui-même: s’il flanche, il perd son boulot.»

Doigt. Joseph Ponthus s’est surpris, après-coup, à faire suer un camarade trop tire-au-flanc: «Moi, le gentil… Je lui ai envoyé plus de carcasses dans la gueule pour qu’il comprenne ce que ça fait aux copains quand il ne fait pas son boulot. Car il faut avoir conscience qu’une fois passée la grille d’entrée, on est tous dans la même merde.»

Individualisme forcé: «L’usine, telle qu’elle est pensée, nous pousse à la préservation d’un espace vital et encourage des mécanismes de défense.» Altruisme salvateur: «Des collègues avec lesquels il y a une estime mutuelle peuvent s’arrêter et t’aider deux minutes quand tu es dans la merde. Le boulot, avec eux, est forcément moins pénible.» Hypothèse en filigrane: à la chaîne, on est peut-être tous le tire-au-flanc de quelqu’un d’autre – le fainéant serait un miroir?

Il montre son annulaire. Le doigt a gonflé, l’alliance ne rentre plus. «Je la mets au petit doigt.» Brendan, une jeune recrue, a eu le majeur sectionné. Amputation à 22 ans – il y a donc toujours pire. Le sommeil de l’écrivain-ouvrier est encore partiellement perturbé. Des cauchemars de carcasses. A haute voix, il en simule un: «Plus que deux avant de me réveiller…» Une fois, des collègues de boulot lui ont demandé s’il avait trouvé un «vrai boulot». Soit, un truc dans sa branche, qui le sortirait de là. Sourire: «Je leur ai répondu que ce sont eux qui font un vrai boulot.» 

A la ligne de Joseph Ponthus, La table ronde, 266 pp., 18 euros. 


Ramsès Kefi

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Elisabeth Filhol lit un extrait de son roman «Doggerland»

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Doggerland se trouve par vingt mètres de fond sous la mer du Nord depuis 8000 ans. Partie de cette terra incognita, Elisabeth Filhol raconte les retrouvailles de deux amants, Margaret et Marc, vingt ans après, sur le tempo d’une tempête et d’un congrès archéologique. Marc, qui a fait une brillante carrière dans l’industrie pétrolière, tourne et tourne dans sa chambre la veille de son départ pour le congrès, l’esprit en surchauffe, visité par une vision aïgue du rift de la Mer du Nord. «Un spectacle se déroulait sous ses yeux (…) étonnamment juste et vivant.»

Lire notre entretien avec Elisabeth Filhol

Elisabeth Filhol lit un extrait de Doggerland (POL, 344 pp., 19,50 €). Enregistré par Frédérique Roussel à Angers, le 10 janvier 2019. Photo Franck Tomps

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