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Aragon, Knausgaard, Zenatti… La sélection livres de Libé

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J.R -75, le Cadeau à Jean, de Louis Aragon. Editions Helvétius, 80 pp., 150 €

 Un «beau livre» particulier puisqu’il s’agit d’un album, sans doute un des derniers inédits qu’on ait la chance de découvrir concernant Aragon (1897-1982). En 1975, le vieil écrivain l’offre et le dédie au jeune poète Jean Ristat. Dessins crayonnés, coq-à-l’âne, bribes de poèmes, explosions spontanées, fantaisistes et sans prétention aucune, les pages sont embrasées d’homoérotisme joyeux et débridé. La critique de Philippe Lançon est à lire ici.

Tour d’horizon, de Kathleen Jamie. Traduit de l’anglais (Ecosse) par Ghislain Bareau. La Baconnière, 214 pp., 18 €

 Poétesse bardée de prix littéraires, l’Ecossaise Kathleen Jamie est aussi réputée pour ses essais autobiographiques, qui la conduisent dans les Orcades ou dans les musées, à la recherche de vestiges préhistoriques, de colonies de fous de Bassan ou d’os de baleines. Chaque récit se lit comme une nouvelle, où l’auteure, sans prétendre élucider les mystères de l’univers, s’attache ni plus ni moins à redéfinir la place de l’espèce humaine dans le monde, indissociablement liée aux autres.

Comme il pleut sur la ville, de Karl Ove Knausgaard. Traduit du norvégien par Marie-Pierre Fiquet. Denoël, 838 pp., 26,90 €

 Cinquième des six volumes de Mon combat, l’épopée personnelle torrentielle et ravageuse du quinquagénaire Norvégien. Dans cet épisode, Knausgaard est un apprenti écrivain de 20 ans, brillant – il est admis à l’Académie d’écriture de Bergen – mais incapable de se hisser à la hauteur de ses ambitions. L’alcool et le rock lui sont des refuges fiables. Puis il tombe amoureux. «Un mur de verre s’élevait entre moi et la littérature : je la voyais mais j’en étais séparé.»

D’os et de lumière, de Mike McCormack. Traduit de l’anglais (Irlande) par Nicolas Richard. Grasset, 350 pp., 20,90 €

 Il n’y a pas de point, ni de majuscule, et on est happé par ce monologue intérieur d’un homme seul dans sa cuisine tandis que les cloches sonnent, il est midi. Il écoute la radio et lit les journaux que sa femme a achetés le matin même, puis elle est partie travailler, et les pensées de cet homme se déploient, entre sa jeunesse et la naissance de ses enfants, la démocratie, la construction des ponts, la maladie pénible de sa femme, victime d’une infection qui ravagea le comté, une heure passe, toute sa vie défile, et c’est superbe.

Dans le faisceau des vivants, de Valérie Zenatti. L’Olivier, 158 pp., 16,50 €

 Traductrice d’Aharon Appelfeld, mort il y a juste un an à l’âge de 85 ans, la romancière Valérie Zenatti raconte leur rencontre, leur amitié, leurs discussions et le pèlerinage qu’elle a effectué en sa mémoire à Czernowitz, où il est né. Chemin faisant, un portrait émouvant et précis de l’écrivain israélien se dessine. Appelfeld: «Etant donné que j’ai vécu les années de construction familiale dans le ghetto, le camp, les forêts, l’errance après la guerre, la question de vivre, comment vivre, est devenue mon sujet central.»

 

Et retrouvez comme toutes les semaines les recommandations des libraires indépendants avec le site Onlalu.


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Joseph Ponthus : «l’épreuve de l’usine s’est peut-être substituée à celle de l’angoisse»

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Joseph Ponthus, écrivain-ouvrier – ou l’inverse, le statut est indéfinissable en l’état – se souvient qu’un soir, la folie s’est approchée de lui, à découvert, sous son nez et les bras grands ouverts, prête à le serrer très fort contre elle: «S’il y a bien un moment où j’aurais pu perdre pied à l’usine, c’est celui-là.» Un jour, un responsable lui a parlé de sa mission à l’usine pour la nuit: égoutter du tofu, plutôt que d’être ailleurs. Aux poissons panés, par exemple.

À lire aussi Joseph Ponthus, allez aux bulots

Neuf heures de boulot, jusqu’à l’aube, à se demander sincèrement, cutter en main, à quoi ça sert cet espace tout en soja, et par ricochet à quoi sert-il lui-même – tofu existentiel. Entre deux points d’interrogation, il a pensé à Charles Trenet, à la télévision de sa grand-mère et à tous ceux qui accomplissent les mêmes gestes, peut-être au même moment. Aux végétariens aussi, qui, s’ils n’existaient pas… A l’écouter, ce serait presque une affaire de salto: mettons que son cerveau en a fait mille sur un fil au-dessus d’un précipice, avant de se résoudre à sourire à la mère de toutes les philosophies. Il y a évidemment pire ailleurs, la complainte sans mise à distance serait vaine.

Pendant deux ans, Joseph Ponthus, 40 ans, a retranscrit ses histoires d’intérimaire en Bretagne, des conserveries de poissons à l’abattoir. Tantôt avec dureté (le corps morfle tout entier), tantôt avec tendresse (les mots à son épouse, sa mère, son chien et à lui-même). Tantôt avec gravité, tantôt avec dérision. A propos du contexte, il dit: «On entend qu’il n’y a plus de classe ouvrière. C’est plutôt qu’il n’y a plus de conscience de classe ouvrière. Le capitalisme a triomphé. Il a segmenté les hommes et le constat s’applique jusqu’à l’intitulé de leur poste. On ne dit plus ouvrier, mais opérateur de production; on ne dit plus chaîne, mais ligne… Cette euphémisation des termes dit quelque chose.»

Portrait de Joseph Pontus, écrivain.

Joseph Ponthus à Paris le 7 janvier. (photo Adrien Selbert pour «Libération»)

Il a compilé ses éclairs et ses flashs dans un bouquin, intitulé A la ligne (Editions La Table ronde). Aucune ponctuation, simplement des phrases qui donnent des chapitres construits sur le modèle de poèmes. «C’est l’usine qui a donné le rythme: sur une ligne de production, tout s’enchaîne très vite. Il n’y a pas le temps de mettre de jolies subordonnées. Les gestes sont machinaux et les pensées vont à la ligne.» Et: «Il y a eu de superbes ouvrages sur le monde ouvrier. Mais le sociologue ou le journaliste avaient toujours le choix d’arrêter quand ils avaient obtenu leur matière. Pas moi…» On a rencontré un auteur sensible, fin et désormais libre: «J’ai envoyé un exemplaire à la direction de l’abattoir: quinze jours plus tard, j’ai appris que ma mission n’était pas renouvelée. Je suis donc au chômage pour la promo.» 

Taxi. Il rentrait donc du turbin, grattait des textes, cherchait le bon mot. Pour garder une trace de son passage et interroger ses jours et ses nuits, bousculés par des coups de fils de la boîte d’intérim (les changements d’horaires incessants) et par cette sensation de constamment survoler le présent : penser à la galère du lendemain ou du surlendemain occupe presque tous les neurones.

Parfois, il tenait une bonne histoire à la chaîne. Que la fatigue avait déjà emporté une fois à la maison. Le boulot pénible déborde et s’étale. Transforme, happe, soigne à sa façon. Joseph Ponthus remarque que ses débuts à la chaîne correspondent au moment où il arrête psychotropes et anxiolytiques. «Peut-être l’épreuve de l’usine s’est-elle substituée à celle de l’angoisse», confie-t-il dans un chapitre. Il précise : «Je voulais faire de l’usine un objet littéraire. On entend peu parler des ouvriers. Hormis pour dire qu’ils sont illettrés ou quand ils galèrent, qu’ils n’ont qu’à traverser la rue pour trouver du travail et s’acheter un costume.» 

Dans une autre vie, Joseph Ponthus, 40 ans, Ardennais de naissance, était éducateur spécialisé en région parisienne. Hypokhâgne, khâgne et la mairie de Nanterre, pour laquelle il s’occupait de jeunes en difficulté. Avec quatre d’entre eux, il avait cosigné, il y a six ans, un livre, Nous, la cité (la routine d’un quartier populaire et le regard de vingtenaires turbulents sur l’amour, la justice, la religion…), dans la continuité d’un article collectif coécrit dans le Canard enchaîné. «Et puis, l’amour…» 

En 2015, il plaque tout et file en Bretagne, à Lorient, pour se marier et doit gagner sa croûte ailleurs que dans son domaine. Pénurie d’offres. La boîte d’intérim l’envoie aux poissons, puis à la barbaque. Lui saisit d’emblée l’univers: le travail à la chaîne ne sera rien d’autre qu’une guerre contre la machine – de surcroît quand elle tombe en panne – et surtout, le temps. «L’une des phrases les plus prononcées est « non, je n’ai pas le temps ».  La charge de travail est parfaitement calculée. D’ailleurs, on te pose rarement des questions sur qui tu es, ce que tu as fait avant. Tu es dans le dur, dès le départ. L’estime de tes collègues viendra de ta dureté au mal.» 

Il cite une femme croisée furtivement au cours d’une mission: «Aujourd’hui, c’était tellement speed que je n’ai même pas eu le temps de chanter.» Et raconte cette fois où par peur de perdre son boulot, il a payé une blinde un taxi, en prenant soin de ne pas être vu par les collègues. L’agence d’intérim avait changé son planning du soir, ce qui foutait en l’air son covoiturage. 

Cardinal. Mathématiques de l’individualisme, par l’auteur : une usine de 10 hectares, avec environ 2000 employés. Se rendre compte à la fin qu’on ne connaît que 20 personnes. Joseph Ponthus: «On ne dit plus « Nous, l’usine de poisson ». Chacun se définit par rapport à son poste. Le chargement, le dépotage…» Et: «Les horaires de pause sont forcément en décalé sur une ligne de production. Personne ne part au même moment. Du coup, tu croises tes collègues, plus que tu ne les fréquentes. Et puis, il y a le bruit, la fatigue… Chacun se concentre sur son café et sur sa clope.»

A la ligne, il s’est imaginé à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, avec ses camarades. Il en est certain, là-bas, il aurait été à sa place: «Et moi / Petit intérimaire / Petit anarchiste de godille / Je choisis le boulot / J’ai pas les sous suffisants pour partir une semaine à même pas deux heures de bagnole.»

D’aucuns lui ont évidemment soumis l’anomalie: tant d’études pour terminer à 40 ans, avec bulots, chimères et tripes dans un monde où des responsables infantilisent à l’infini des mères et des pères de famille. Lui propose un raisonnement transversal. S’il n’avait pas dévoré des bouquins, il se serait noyé. Et n’aurait jamais comparer la découpe d’une queue de vache à un mousquetaire ferraillant contre les gardes d’un cardinal. Il écrit: «C’est quoi la différence entre un ouvrier et un intellectuel / L’ouvrier se lave les mains avant d’aller pisser, l’intellectuel après / Je ne me lave plus les mains pas envie de devenir schizo».

Dans le livre, l’usine est dépeinte comme un personnage à part entière. A coups de petits et grands gestes dans un café parisien au nom d’oiseau, il mime un espace mi-temple, mi-taule : «Elle a une telle présence physique… C’est une somme de tous les êtres vivants, avec leur souffrance, qui y travaillent et qui en font un super-être vivant.»

Il y a ce responsable, à qui Joseph Ponthus demande s’il sera reprolongé. Réponse sucrée, comme on promettrait un bonbon à un petit bout: «Si tu es gentil…» Ce qui lui évoque la guerre parallèle: «L’intérimaire la mène contre lui-même: s’il flanche, il perd son boulot.»

Doigt. Joseph Ponthus s’est surpris, après-coup, à faire suer un camarade trop tire-au-flanc: «Moi, le gentil… Je lui ai envoyé plus de carcasses dans la gueule pour qu’il comprenne ce que ça fait aux copains quand il ne fait pas son boulot. Car il faut avoir conscience qu’une fois passée la grille d’entrée, on est tous dans la même merde.»

Individualisme forcé: «L’usine, telle qu’elle est pensée, nous pousse à la préservation d’un espace vital et encourage des mécanismes de défense.» Altruisme salvateur: «Des collègues avec lesquels il y a une estime mutuelle peuvent s’arrêter et t’aider deux minutes quand tu es dans la merde. Le boulot, avec eux, est forcément moins pénible.» Hypothèse en filigrane: à la chaîne, on est peut-être tous le tire-au-flanc de quelqu’un d’autre – le fainéant serait un miroir?

Il montre son annulaire. Le doigt a gonflé, l’alliance ne rentre plus. «Je la mets au petit doigt.» Brendan, une jeune recrue, a eu le majeur sectionné. Amputation à 22 ans – il y a donc toujours pire. Le sommeil de l’écrivain-ouvrier est encore partiellement perturbé. Des cauchemars de carcasses. A haute voix, il en simule un: «Plus que deux avant de me réveiller…» Une fois, des collègues de boulot lui ont demandé s’il avait trouvé un «vrai boulot». Soit, un truc dans sa branche, qui le sortirait de là. Sourire: «Je leur ai répondu que ce sont eux qui font un vrai boulot.» 

A la ligne de Joseph Ponthus, La table ronde, 266 pp., 18 euros. 


Ramsès Kefi

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Joseph Ponthus : «Peut-être l’épreuve de l’usine s’est-elle substituée à celle de l’angoisse»

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Joseph Ponthus, écrivain-ouvrier – ou l’inverse, le statut est indéfinissable en l’état – se souvient qu’un soir, la folie s’est approchée de lui, à découvert, sous son nez et les bras grands ouverts, prête à le serrer très fort contre elle: «S’il y a bien un moment où j’aurais pu perdre pied à l’usine, c’est celui-là.» Un jour, un responsable lui a parlé de sa mission à l’usine pour la nuit: égoutter du tofu, plutôt que d’être ailleurs. Aux poissons panés, par exemple.

À lire aussi Joseph Ponthus, allez aux bulots

Neuf heures de boulot, jusqu’à l’aube, à se demander sincèrement, cutter en main, à quoi ça sert cet espace tout en soja, et par ricochet à quoi sert-il lui-même – tofu existentiel. Entre deux points d’interrogation, il a pensé à Charles Trenet, à la télévision de sa grand-mère et à tous ceux qui accomplissent les mêmes gestes, peut-être au même moment. Aux végétariens aussi, qui, s’ils n’existaient pas… A l’écouter, ce serait presque une affaire de salto: mettons que son cerveau en a fait mille sur un fil au-dessus d’un précipice, avant de se résoudre à sourire à la mère de toutes les philosophies. Il y a évidemment pire ailleurs, la complainte sans mise à distance serait vaine.

Pendant deux ans, Joseph Ponthus, 40 ans, a retranscrit ses histoires d’intérimaire en Bretagne, des conserveries de poissons à l’abattoir. Tantôt avec dureté (le corps morfle tout entier), tantôt avec tendresse (les mots à son épouse, sa mère, son chien et à lui-même). Tantôt avec gravité, tantôt avec dérision. A propos du contexte, il dit: «On entend qu’il n’y a plus de classe ouvrière. C’est plutôt qu’il n’y a plus de conscience de classe ouvrière. Le capitalisme a triomphé. Il a segmenté les hommes et le constat s’applique jusqu’à l’intitulé de leur poste. On ne dit plus ouvrier, mais opérateur de production; on ne dit plus chaîne, mais ligne… Cette euphémisation des termes dit quelque chose.»

Portrait de Joseph Pontus, écrivain.

Joseph Ponthus à Paris le 7 janvier. (photo Adrien Selbert pour «Libération»)

Il a compilé ses éclairs et ses flashs dans un bouquin, intitulé A la ligne (Editions La Table ronde). Aucune ponctuation, simplement des phrases qui donnent des chapitres construits sur le modèle de poèmes. «C’est l’usine qui a donné le rythme: sur une ligne de production, tout s’enchaîne très vite. Il n’y a pas le temps de mettre de jolies subordonnées. Les gestes sont machinaux et les pensées vont à la ligne.» Et: «Il y a eu de superbes ouvrages sur le monde ouvrier. Mais le sociologue ou le journaliste avaient toujours le choix d’arrêter quand ils avaient obtenu leur matière. Pas moi…» On a rencontré un auteur sensible, fin et désormais libre: «J’ai envoyé un exemplaire à la direction de l’abattoir: quinze jours plus tard, j’ai appris que ma mission n’était pas renouvelée. Je suis donc au chômage pour la promo.» 

Taxi. Il rentrait donc du turbin, grattait des textes, cherchait le bon mot. Pour garder une trace de son passage et interroger ses jours et ses nuits, bousculés par des coups de fils de la boîte d’intérim (les changements d’horaires incessants) et par cette sensation de constamment survoler le présent : penser à la galère du lendemain ou du surlendemain occupe presque tous les neurones.

Parfois, il tenait une bonne histoire à la chaîne. Que la fatigue avait déjà emporté une fois à la maison. Le boulot pénible déborde et s’étale. Transforme, happe, soigne à sa façon. Joseph Ponthus remarque que ses débuts à la chaîne correspondent au moment où il arrête psychotropes et anxiolytiques. «Peut-être l’épreuve de l’usine s’est-elle substituée à celle de l’angoisse», confie-t-il dans un chapitre. Il précise : «Je voulais faire de l’usine un objet littéraire. On entend peu parler des ouvriers. Hormis pour dire qu’ils sont illettrés ou quand ils galèrent, qu’ils n’ont qu’à traverser la rue pour trouver du travail et s’acheter un costume.» 

Dans une autre vie, Joseph Ponthus, 40 ans, Ardennais de naissance, était éducateur spécialisé en région parisienne. Hypokhâgne, khâgne et la mairie de Nanterre, pour laquelle il s’occupait de jeunes en difficulté. Avec quatre d’entre eux, il avait cosigné, il y a six ans, un livre, Nous, la cité (la routine d’un quartier populaire et le regard de vingtenaires turbulents sur l’amour, la justice, la religion…), dans la continuité d’un article collectif coécrit dans le Canard enchaîné. «Et puis, l’amour…» 

En 2015, il plaque tout et file en Bretagne, à Lorient, pour se marier et doit gagner sa croûte ailleurs que dans son domaine. Pénurie d’offres. La boîte d’intérim l’envoie aux poissons, puis à la barbaque. Lui saisit d’emblée l’univers: le travail à la chaîne ne sera rien d’autre qu’une guerre contre la machine – de surcroît quand elle tombe en panne – et surtout, le temps. «L’une des phrases les plus prononcées est « non, je n’ai pas le temps ».  La charge de travail est parfaitement calculée. D’ailleurs, on te pose rarement des questions sur qui tu es, ce que tu as fait avant. Tu es dans le dur, dès le départ. L’estime de tes collègues viendra de ta dureté au mal.» 

Il cite une femme croisée furtivement au cours d’une mission: «Aujourd’hui, c’était tellement speed que je n’ai même pas eu le temps de chanter.» Et raconte cette fois où par peur de perdre son boulot, il a payé une blinde un taxi, en prenant soin de ne pas être vu par les collègues. L’agence d’intérim avait changé son planning du soir, ce qui foutait en l’air son covoiturage. 

Cardinal. Mathématiques de l’individualisme, par l’auteur : une usine de 10 hectares, avec environ 2000 employés. Se rendre compte à la fin qu’on ne connaît que 20 personnes. Joseph Ponthus: «On ne dit plus « Nous, l’usine de poisson ». Chacun se définit par rapport à son poste. Le chargement, le dépotage…» Et: «Les horaires de pause sont forcément en décalé sur une ligne de production. Personne ne part au même moment. Du coup, tu croises tes collègues, plus que tu ne les fréquentes. Et puis, il y a le bruit, la fatigue… Chacun se concentre sur son café et sur sa clope.»

A la ligne, il s’est imaginé à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, avec ses camarades. Il en est certain, là-bas, il aurait été à sa place: «Et moi / Petit intérimaire / Petit anarchiste de godille / Je choisis le boulot / J’ai pas les sous suffisants pour partir une semaine à même pas deux heures de bagnole.»

D’aucuns lui ont évidemment soumis l’anomalie: tant d’études pour terminer à 40 ans, avec bulots, chimères et tripes dans un monde où des responsables infantilisent à l’infini des mères et des pères de famille. Lui propose un raisonnement transversal. S’il n’avait pas dévoré des bouquins, il se serait noyé. Et n’aurait jamais comparer la découpe d’une queue de vache à un mousquetaire ferraillant contre les gardes d’un cardinal. Il écrit: «C’est quoi la différence entre un ouvrier et un intellectuel / L’ouvrier se lave les mains avant d’aller pisser, l’intellectuel après / Je ne me lave plus les mains pas envie de devenir schizo».

Dans le livre, l’usine est dépeinte comme un personnage à part entière. A coups de petits et grands gestes dans un café parisien au nom d’oiseau, il mime un espace mi-temple, mi-taule : «Elle a une telle présence physique… C’est une somme de tous les êtres vivants, avec leur souffrance, qui y travaillent et qui en font un super-être vivant.»

Il y a ce responsable, à qui Joseph Ponthus demande s’il sera reprolongé. Réponse sucrée, comme on promettrait un bonbon à un petit bout: «Si tu es gentil…» Ce qui lui évoque la guerre parallèle: «L’intérimaire la mène contre lui-même: s’il flanche, il perd son boulot.»

Doigt. Joseph Ponthus s’est surpris, après-coup, à faire suer un camarade trop tire-au-flanc: «Moi, le gentil… Je lui ai envoyé plus de carcasses dans la gueule pour qu’il comprenne ce que ça fait aux copains quand il ne fait pas son boulot. Car il faut avoir conscience qu’une fois passée la grille d’entrée, on est tous dans la même merde.»

Individualisme forcé: «L’usine, telle qu’elle est pensée, nous pousse à la préservation d’un espace vital et encourage des mécanismes de défense.» Altruisme salvateur: «Des collègues avec lesquels il y a une estime mutuelle peuvent s’arrêter et t’aider deux minutes quand tu es dans la merde. Le boulot, avec eux, est forcément moins pénible.» Hypothèse en filigrane: à la chaîne, on est peut-être tous le tire-au-flanc de quelqu’un d’autre – le fainéant serait un miroir?

Il montre son annulaire. Le doigt a gonflé, l’alliance ne rentre plus. «Je la mets au petit doigt.» Brendan, une jeune recrue, a eu le majeur sectionné. Amputation à 22 ans – il y a donc toujours pire. Le sommeil de l’écrivain-ouvrier est encore partiellement perturbé. Des cauchemars de carcasses. A haute voix, il en simule un: «Plus que deux avant de me réveiller…» Une fois, des collègues de boulot lui ont demandé s’il avait trouvé un «vrai boulot». Soit, un truc dans sa branche, qui le sortirait de là. Sourire: «Je leur ai répondu que ce sont eux qui font un vrai boulot.» 

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Elisabeth Filhol lit un extrait de son roman «Doggerland»

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Doggerland se trouve par vingt mètres de fond sous la mer du Nord depuis 8000 ans. Partie de cette terra incognita, Elisabeth Filhol raconte les retrouvailles de deux amants, Margaret et Marc, vingt ans après, sur le tempo d’une tempête et d’un congrès archéologique. Marc, qui a fait une brillante carrière dans l’industrie pétrolière, tourne et tourne dans sa chambre la veille de son départ pour le congrès, l’esprit en surchauffe, visité par une vision aïgue du rift de la Mer du Nord. «Un spectacle se déroulait sous ses yeux (…) étonnamment juste et vivant.»

Lire notre entretien avec Elisabeth Filhol

Elisabeth Filhol lit un extrait de Doggerland (POL, 344 pp., 19,50 €). Enregistré par Frédérique Roussel à Angers, le 10 janvier 2019. Photo Franck Tomps

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