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Ton père, xxx | Patrick Lagacé

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Nous sommes à quelques heures du congé des Fêtes.

« Excuse-moi. Je veux pas pleurer. »

Et pourtant, c’est ce qu’il fait.

Je le connais, de loin.

On peut dire que c’est un homme qui a « réussi ». Sa pratique professionnelle est florissante. Il est impliqué dans sa communauté. Je vous dirais son nom, et ce nom vous dirait vaguement quelque chose. Il est modérément médiatisé.

Il a réussi. Mais une de ses deux filles ne lui parle plus. Silence radio, incommunicado, elle l’a bloqué sur Facebook, ne répond ni aux courriels ni aux appels.

Elle a 21 ans.

Il me raconte son divorce, il y a 15 ans. Une séparation impliquant des enfants n’est jamais facile, mais celle-ci fut une longue bataille de Stalingrad conjugale, dont les premières victimes furent les enfants. Les armes de cette bataille – classique – furent : avocats, DPJ, conflits de loyauté…

Il est encore en contact avec sa plus jeune, K., un contact qu’il me décrit comme étroit, chaleureux.

Mais la plus vieille, D., a coupé les ponts. Pas juste avec lui, en fait. Avec toute la famille. Ses grands-parents, sa mère, sa soeur, K.

Il a continué à payer, même quand D. a franchi le seuil de l’âge adulte, même quand elle a terminé ses études. Ma job de père, se disait-il.

Son avocate a contacté D., récemment, pour lui demander où envoyer le chèque. Réponse : « Vous direz à votre client que je ne veux plus d’argent de lui. Je ne veux plus de contacts. »

Il me regarde, dans son grand bureau qui donne sur une rue passante du Vieux-Montréal : « Elle a utilisé les mots « votre client », elle n’est même pas capable de dire « mon père », ou mon nom… »

Il pleure.

« Autant j’ai l’impression d’avoir réussi ma vie professionnelle, autant j’ai l’impression d’avoir gâché ma vie personnelle. »

Je lui dis qu’il s’en met pas mal gros sur les épaules.

Il secoue la tête : « Non, non. Réussir ça… »

Il s’interrompt et désigne son bureau d’un geste large, puis il reprend : « Et rater l’essentiel. »

***

Il m’avait contacté en me disant qu’une connaissance avait un sujet de chronique pour moi. Il voulait m’en parler devant un café. Un rendez-vous fut convenu et il m’a donné une lettre, une simple feuille pliée en quatre, intitulée « Lettre à ma fille… ».

« X octobre 1997, le plus beau jour de ma vie, le jour où je suis devenu père pour la première fois, où je me croyais invincible, où tout était possible. Dans cette chambre d’hôpital où je t’ai prise pour la première fois, j’imaginais déjà ton avenir et je t’ai alors fait une promesse : je serai toujours là pour toi… »

Une lettre de 13 paragraphes, écrite à l’occasion du 21e anniversaire de D., où il est aussi question de la naissance de sa soeur, des « conflits d’adultes » qui ont creusé « un fossé d’une façon sournoise », où il lui dit cet amour paternel en déplorant « ces années perdues », où il décrit la lente érosion de leur relation : « Petit à petit, tu as commencé à couper les communications jusqu’au jour où tu as mis fin à tout contact… »

Rappelez-vous, il m’avait dit qu’il me contactait pour quelqu’un d’autre.

J’ai fini de lire la lettre, qui prenait fin sur « Ton père, xxx ».

Je savais déjà la réponse, mais j’ai quand même posé la question :

« C’est qui ? 

– C’est moi. »

***

Aliénation parentale ?

Je ne sais pas, il faudrait être psychiatre pour conclure. Mais quelque chose en banlieue de l’aliénation parentale. En tout cas, certainement quelque chose comme les blessures à vie qui fuckent les enfants quand un divorce dérape, quand des « conflits d’adultes » deviennent des guerres mondiales de bungalows qu’on brûle au napalm métaphorique.

Classique, comme je disais. Tous les divorces ne finissent pas comme ça. Ça se « réussit », une séparation. Mais quand ça dérape, quand ça dégénère, ni papa ni maman ne gagnent, il n’y a que des enfants qui grandissent avec des blessures invisibles…

« Je donnerais TOUT, me dit-il en séchant ses larmes, pour retourner en arrière, pour voir où j’ai raté le bateau. »

Je vous parle de ce gars-là, mais des pères comme lui, des mères comme lui, il y en a des milliers à se demander ce qu’ils auraient pu faire autrement, à Stalingrad.

Il me raconte que quand il a décidé de vendre la maison où ses filles avaient grandi, il y a quelques années, il a contacté D. pour lui dire que si elle voulait passer voir la maison une dernière fois, si elle voulait venir récupérer ses souvenirs de jeunesse…

Eh bien, si elle voulait faire ça, la porte était grande ouverte.

Pas de réponse.

Il a mis les souvenirs de D. dans une boîte, il a entreposé la boîte. On ne sait jamais.

Bonne année, tout le monde, parlons-nous un peu plus.

***

ROSALIE – Le 29 septembre dernier, deux jours avant les élections, je vous parlais de Rosalie qui souhaitait voter pour la première fois de sa vie, à tout juste 18 ans. Mais bon, hospitalisée à Sainte-Justine pour soigner une récidive de cancer, ses chances de voter – à Granby ! – étaient minces : les chances de contracter une infection étaient trop grandes.

Ce que je ne vous avais pas dit, c’est que Rosalie espérait que son oncologue, le Dr Michel Duval, accepte de lui signer un congé de quatre heures pour qu’elle puisse faire le voyage rapido et voter. Ça prend un médecin cowboy pour accepter, et si un médecin peut accepter, c’est le Dr Duval, m’avait-elle dit en croisant les doigts.

Deux jours plus tard, le Dr Duval a accepté de signer ledit congé.

Et Rosalie Thibault, jeune femme hyperpolitisée, atteinte d’un cancer depuis deux ans, a pu voter pour la première fois de sa vie.

Je joins la photo qu’elle a prise (illégalement) pour moi, dans l’isoloir, le 1er octobre…

Le 24 décembre, Rosalie est morte, entourée d’amour et de sérénité.

Marie-Andrée Mercier, sa prof de maths, la prof de maths de Sainte-Justine, m’a raconté que les trois derniers mois de sa vie, les trois mois après le diagnostic de récidive, Rosalie les a consacrés dans la joie à faire des choses dont elle se doutait qu’elle ne pourrait pas les faire, si elle attendait…

Aller aux pommes.

Aller au chalet de son oncle avec sa famille.

Voir ses amies.

Dormir dans un hôtel Germain (!).

Des choses simples, quoi, avec ceux que Rosalie aimait et qui l’aimaient… Qui l’aiment encore.

Il n’y a qu’une chose que Rosalie n’a pas pu faire : se faire tatouer. Encore là, les risques d’infection étaient trop grands.

Mais quelques-uns de ses proches se sont fait tatouer ce qu’elle aurait voulu se faire tatouer : un signe de paix. Pourquoi ce signe-là ? « Parce que je suis en paix avec tout ce qui s’est passé depuis deux ans. »

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District 514-555-0172 | HUGO DUMAS

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Les accros au feuilleton policier de Radio-Canada (salut!) connaissent l’extrême importance de l’identité de la personne qui se cache derrière ces 10 chiffres associés à un appareil portable intraçable. Cet individu a communiqué à de nombreuses reprises avec la proxénète Paule Lefebvre, dont le réseau de prostitution «haut de gamme» était utilisé par de grosses gommes de la police de Montréal.

Jeudi soir, devant 1 475 000 téléspectateurs perchés sur le bout du canapé, bingo, Patrick Bissonnette a enfin mis un nom et un visage sur le 555-0172. Et hier soir, nous l’avons tous découvert.

Maintenant, comme une Da-Xia Bernard (Cynthia Wu-Maheux) ayant déterré des informations hautement confidentielles, je demande à tous ceux qui ont pris du retard dans District 31 de bien vouloir quitter la petite salle, merci.

C’est bon ? Poursuivons. On se doutait bien que le très louche Yanick Dubeau (Patrice Godin) était le chaînon manquant entre la prostituée Charlène Baribeau (Sophie Desmarais) et sa patronne Paule Lefebvre. Dubeau a donc menti à tous ses collègues, dont la lieutenant Gabrielle Simard (Geneviève Brouillette).

Mais pourquoi au juste ? J’ai vu hier les trois autres épisodes de District 31 qui passeront ce soir, mercredi et jeudi. Et ça brasse au 31. C’est une semaine haletante et palpitante, qui vous fournira plusieurs réponses, mais pas toutes, évidemment.

J’ai l’impression que l’auteur Luc Dionne étendra les ramifications de cette enquête complexe sur plusieurs semaines. Pourvu que ça ne dure pas aussi longtemps que l’affaire de Léopold Jean, ça me va.

Les motivations de Yanick Dubeau n’ont pas encore été définies. D’où lui vient cette haine envers celles qui pratiquent le plus vieux métier du monde ? On sait que sa mère a déjà été une prostituée et qu’il en a probablement souffert.

Questions, ici : Paule Lefebvre était-elle une amie de Yanick ou de sa maman ? Charlène a-t-elle été la copine de Yanick ou n’était-il qu’un simple client pour elle ? Yanick protège-t-il des patrons du SPGM, qui tremblent à l’idée qu’il déballe son sac ? Luc Dionne, on exige d’autres indices !

Télé-Québec en zone franche

C’est confirmé : la nouvelle émission de débats de Télé-Québec coanimée par Isabelle Maréchal et Raed Hammoud débutera le jeudi 28 mars à 20h.

Ce grand plateau circulaire, produit par Urbania, s’appellera Zone franche. Télé-Québec souhaite y insuffler l’énergie des «batailles de rap», où deux personnes s’affronteront encerclées par un cordon de spectateurs.

Zone franche abordera des morceaux d’actualité qui divisent les téléspectateurs. Du genre : l’appropriation culturelle ou le traitement réservé aux personnes âgées dans les résidences privées.

«On veut des sujets rassembleurs qui touchent tout le monde, des sujets très proches des préoccupations des gens», explique Isabelle Maréchal en entrevue.

Les duels permettront de montrer les deux côtés de la médaille. Et qui croisera le fer au centre de la pastille? Des experts, des journalistes, des citoyens ou des personnalités publiques, Zone franche ratissera très large. Les tournages débuteront le 18 février.

«C’est un anti-show de chaises. Ce ne sera pas statique», poursuit Isabelle Maréchal, tête d’affiche du 98,5 FM.

Parlant de Télé-Québec, la chaîne a renouvelé sa série dramatique M’entends-tu? pour une deuxième saison. Florence Longpré, Ève Landry et Mélissa Bédard ont appris la nouvelle dimanche soir sur le plateau de Tout le monde en parle.

Il y a eu un très gros buzz médiatique autour de M’entends-tu?, qui se déroule dans un quartier montréalais défavorisé. C’est excellent. Pourtant, le premier épisode n’a été vu que par 55 000 téléspectateurs mercredi dernier. Je m’attendais à des chiffres plus costauds.

Restons dans les cotes d’écoute. Jeudi soir, le retour de 1res fois a intéressé 855 000 personnes à Radio-Canada. Contre Véronique Cloutier, TVA a programmé la série américaine Le bon docteur, qui s’en est bien tirée avec ses 715 000 fans. À Télé-Québec, De garde 24/7 a grimpé jusqu’à 183 000 curieux, un bon score compte tenu de la forte compétition des autres réseaux.

Dimanche soir, Tout le monde en parle (1 165 000) a été l’émission la plus regardée, suivie de La magie des stars (829 000) et Vlog (703 000) à TVA.

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Non, La fureur ne ressuscitera pas | Hugo Dumas

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L’émission spéciale concoctée pour les 20 ans de ce jeu musical a enflammé les réseaux sociaux et démontré que la télévision en direct possède encore cet immense pouvoir de rassemblement. Entre 21h et 22h30, on a senti une bonne partie du Québec vibrer à l’unisson dans une mare de cris aigus émanant du studio 42 de Radio-Canada. Il s’est passé quelque chose de très spécial, vraiment.

C’est un exploit encore plus remarquable en cette période de déconstruction numérique, où les téléspectateurs consomment les épisodes à des rythmes différents, sur une panoplie de plateformes payantes, jamais en même temps.

Maintenant, les fans finis qui espèrent un retour permanent de La fureur après ce triomphe risquent d’être déçus. Car la résurrection tant souhaitée ne se produira pas, me rapportent des espions dans la grande tour.

Bien sûr, après avoir essayé toutes les solutions de remplacement imaginables (C’est ma toune, Le choc des générations, etc.), Radio-Canada souhaiterait ramener La fureur dans sa grille horaire, mais uniquement avec Véronique Cloutier comme capitaine.

Le hic, c’est que Véro est rendue ailleurs dans sa carrière. Ça ne lui tente pas de renfiler des pantoufles douillettes et de reculer de 20 ans dans son cheminement. 

Véronique Cloutier a quitté La fureur au printemps 2003 pour justement fuir le confort et tâter d’autres formats télévisuels.

Dix ans plus tard, pour sensiblement les mêmes raisons, Véro a renoncé aux Enfants de la télé, qui caracolait pourtant au sommet du palmarès des cotes d’écoute. Ce n’est pas dans l’ADN de l’animatrice d’opter pour la facilité. Elle préfère sauter dans de nouveaux projets, quitte à se casser les dents. C’est très louable de toujours vouloir ainsi se mettre en danger et de repousser ses limites.

La seule possibilité de survie de La fureur réside dans la formule qui a été offerte samedi soir, soit une seule fois par année. Véro serait partante pour cette option annuelle, me dit-on.

L’émission de samedi, qui a très bien vieilli, a été remplie de belles surprises, et aucun élément de la belle époque n’a été oublié. Les danseurs filmés en contre-plongée, la chorégraphie d’ouverture, l’annonceur Denis Fortin et la chanson de ralliement, tout s’y retrouvait.

Le numéro de Yelo Molo, Noir silence, Kaïn, La Chicane et Okoumé a été excellent, de la pure nostalgie, tout comme l’apparition éclair de Gabrielle Destroismaisons, qui a provoqué un cri de joie de la part de Katherine Levac.

En direct sur son plateau lumineux, Véronique Cloutier a été bonne de garder le contrôle – et le sourire – alors que les participants survoltés contestaient les règlements et picossaient sur des détails. Ça finissait par devenir agaçant, toute cette cacophonie.

Au bout du compte, on a vu que l’expérience a triomphé, notamment grâce à la performance étincelante d’Élyse Marquis qui a fait perdre la face aux gars, dont le pauvre Louis Morissette qui avait l’air de vraiment, mais vraiment vouloir gagner à tout prix.

Miss BBQ sur le gril!

Alors, pensez-vous que Miss BBQ (Charlotte Legault), alias Amélie Bérubé, a accepté la gentille invitation d’hébergement du policier psychopathe Yanick Dubeau (Patrice Godin)? Vous le saurez dans l’épisode de District 31 que Radio-Canada relaiera ce soir à 19h.

J’ai vu les quatre demi-heures de District 31 de cette semaine, qui reprennent exactement là où l’auteur Luc Dionne nous a abandonnés avant Noël : avec le coup de fil de Miss BBQ à Dubeau. Ne paniquez pas, aucun divulgâcheur ne ponctuera les prochains paragraphes. Pas besoin de faire comme Sandra Bullock dans Bird Box.

D’abord, un dossier important (indice : lutte de pouvoir) se bouclera d’ici jeudi. Et Dieu merci, les mots Léopold Jean ont presque complètement disparu des discussions des sergents-détectives du 31. On avait fait le tour plusieurs fois.

Quant à la résolution du meurtre de Sophie Carignan (Ève Aubert), la veuve du motard Christian Phaneuf (Emmanuel Auger), mettons que ça ne progresse pas super vite. La gang du 31 a été déployée en catastrophe sur une autre affaire pas mal plus urgente.

Deux nouveaux noms mystérieux sortiront dans l’enquête sur la disparition de Charlène Baribeau (Sophie Desmarais). Et un personnage influent, que l’on a vu rapidement l’an passé, reviendra chambouler le destin d’au moins deux flics qu’on aime!

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Les dreadlocks de l’appropriation | YVES BOISVERT

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Fascinant, n’est-ce pas ?

En Inde, cette coiffure est également pratiquée depuis des temps immémoriaux, et Wikipédia vous dira que « le maintien de l’hygiène est nécessaire pour éviter que la chevelure ne devienne une masse inextricable atteinte d’une maladie appelée plique polonaise ».

Oui, madame, polonaise. Ça ne s’arrange pas, question amalgame.

Vous avez sans doute vu qu’un groupe culturel obscur a interdit l’accès à sa scène à l’humoriste Zach Poitras à cause de son look. Un Blanc qui porte des « dreads » fait de l’appropriation culturelle, lui a-t-on dit après délibération.

Il semble que les rastas eux-mêmes aient fait des emprunts aux Indiens, etc. Ce qui rend le raisonnement sur l’offense culturelle assez bancal, mettons.

Il n’en fallait pas plus pour qu’on entende des dénonciations médiatiques outrées, comme si la Civilisation occidentale allait être enterrée dans un sous-sol de l’UQAM. « Le Québec est en train de devenir fou ! », s’est exclamée une commentatrice.

Pas vraiment, non. Le Québec découvre, un peu après le reste de l’Amérique du Nord, le débat furieux sur l’appropriation culturelle. Et ce qui est fou, c’est de devenir fou pour ça. Ce qui est fou, c’est d’annuler un spectacle à cause de critiques à ce sujet. Ce qui est fou, c’est d’avoir peur de cette discussion-là. Même Poitras dénonçait les « opinions extrêmes » là-dessus. Arrêtez de capoter, en somme.

***

Je suis allé voir SLĀV cette semaine, repris après l’annulation pendant le Festival de jazz. Betty Bonifassi, musicienne et chanteuse superbe qui interprète les chants d’esclaves depuis des années, s’est fait traiter injustement dans cette histoire. Il y avait quelque chose d’émouvant à la voir s’avancer sur scène avec sa canne, en boitant, blessée à une jambe depuis cet été – comme un symbole des blessures de ce faux scandale.

C’est surtout à cause du faible nombre de personnes de couleur dans la distribution que des manifestants avaient protesté. On a ajouté une choriste noire (sur six). On a modifié et « ajusté » l’histoire.

Mais le problème n’est pas là. Le problème, c’est que le spectacle ne tient pas la route. On a plaqué un scénario sur un show musical. Ça ne fait pas du « théâtre musical ». Ça fait des chansons. Et du pauvre théâtre pour essayer de lier tout ça.

C’est comme si on nous expliquait l’esclavage 101 sur un ton didactique à travers l’histoire d’une fille de Limoilou qui se découvre une ancêtre afro-américaine. Mais ce n’est pas vraiment l’essentiel, puisqu’il est aussi question d’Haïti et de danse africaine. Bonsoir les clichés.

Plus gênant : il est question des enfants « esclaves » irlandais, qui étaient en fait des travailleurs forcés, ce qui n’est pas du tout la même chose, tout en étant inhumain. Des historiens sont montés au créneau, d’autant que cette théorie de l’esclavage irlandais est un thème de l’extrême droite américaine pour avancer que, finalement, les Noirs ne sont pas les seuls à avoir souffert dans le passé…

Je veux bien que le spectacle soit essentiellement musical. Qu’il ait été monté avec toute l’empathie du monde et pas pour « s’approprier » ou utiliser la souffrance des autres. Ce n’est pas une raison pour présenter un texte aussi faible.

On dirait que Bonifassi s’est occupée de la musique – très bien. Que Robert Lepage a monté des tableaux, avec quelques machines typiques de sa manière – la clôture qui se transforme en chemin de fer, en prison, etc.

Et autour de ça, on a juste garroché une histoire puisqu’il le fallait, le tout assorti de « messages ».

Bref, c’est moins d’appropriation que d’improvisation culturelle qu’on peut accuser le texte.

***

Revenons à l’appropriation culturelle. En principe, c’est un procédé par lequel des membres d’une culture dominante utilisent à leur avantage des éléments d’une culture opprimée. Soit pour la ridiculiser, soit d’une manière caricaturale, soit simplement en l’utilisant. Des Américains blancs qui font des « black faces » sur une scène. Des vêtements ou des coiffes amérindiennes dans un show rock. Etc.

Je me souviens des hauts cris qu’on poussait au Québec en lisant les descriptions que pouvait faire Mordecai Richler des « Canadiens français ». Je conçois que les membres d’une culture minoritaire veuillent se défendre des stéréotypes ou utilisations abusives, des visions colonialistes, etc. Il n’y a rien de risible là-dedans.

Mais à partir de quand est-ce qu’une « appropriation » devient un mélange culturel inextricable comme des dreadlocks ? Un hommage respectueux ? Il y a matière à discussion jusqu’à tard… Je n’en ai pas contre le concept, mais qui s’arroge le droit de décréter qu’une oeuvre est condamnable ? Ça aussi, ça se discute.

Le problème de la sous-représentation des minorités au théâtre et dans les arts est réel, on devrait s’en soucier. Mais c’est vrai aussi en politique, dans les médias et dans la fonction publique. On n’a pas à en faire porter le poids aux artistes ni à confondre ça avec l’appropriation culturelle. 

Le jeu de théâtre, par définition, consiste à jouer à l’autre. À aller dans son étrangeté, à la communiquer. Qui veut d’un art sans métissage ?

Ce qui me semble néanmoins plus exaspérant, c’est ceux qui sautent sur les excès de ce discours pour nous faire croire que « c’est rendu qu’on peut plus rien dire ». Franchement, si on se sent menacé par le discours de quelques militants, le problème n’est pas les militants.

La critique, même virulente, fait partie aussi de la vie culturelle, qui est un grand brassage parfois chaotique.

Faut arrêter d’avoir peur de la moindre controverse, par contre. Faut pas commencer à fermer les scènes à cause de cinq pancartes. Faut tenir à son oeuvre, autrement dit, la défendre, répliquer, s’expliquer. Et ça s’applique aux producteurs, aux institutions comme aux artistes.

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