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«Les passereaux chantent depuis 10 millions d’années»

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Ecouter la nature, c’est entendre les oiseaux chanter. C’est donc entendre de la musique ; et s’il n’est démontré par aucun anthropologue que l’homme s’est converti à la musique en oyant les grives ou les chardonnerets, les ornithologues sont tous d’accord pour dire que ces derniers l’ont forcément influencé. Naturellement l’homme moderne, féru de glanage et de conservation, est parti à la chasse aux chants d’oiseaux dès que la technologie lui en a donné les moyens. Dès la fin des années 20, l’ornithologue américain Arthur Augustus Allen, professeur à Cornell, eut l’idée de capter les bruants chanteurs dans le parc d’à côté pour aider ses étudiants à les reconnaître. La bioacoustique était née, ainsi qu’une nouvelle espèce de naturalistes, équipés de micros plutôt que de jumelles. Aussi un nouveau genre d’objet phonographique, aux fonctions pratiques et pédagogiques plus que musicales, mais aux vertus poétiques insoupçonnées : le disque de chant d’oiseau, à compulser pour entraîner son oreille, et plus si affinités. Ainsi Oiseaux du Venezuela, disque publié en 1973 par le label provençal l’Oiseau musicien, a agi sur l’inconscient de nombreux auditeurs jusqu’à devenir un objet culturel en soi, et se retrouver en majesté sur le dernier album de Björk, Utopia, à égalité avec les flûtes, les sons électroniques, et sa voix. Celui qui les a enregistrés s’appelle Jean-Claude Roché, et il est le premier bioacousticien français. Né en 1931, arrivé à l’ornithologie par la musique, il a publié en 1958 Oiseaux de Camargue, l’un des premiers disques de ce genre enregistrés et édités en France. Il en publiera des centaines d’autres, dont un Guide sonore des oiseaux de France étalé sur vingt-sept disques 45-tours, ainsi qu’un documentaire produit par François Truffaut (Vies d’insecte, en 1961). Comme les autres représentants de sa profession, Jean-Claude Roché est aussi devenu malgré lui le témoin privilégié de l’Armageddon écologique. Une disparition massive des oiseaux en France, notamment, qui a vu leurs populations réduites d’un tiers en quinze  ans. Si les raisons sont connues – une intensification des pratiques agricoles et une généralisation des pesticides néonicotinoïdes, également impliqués dans le déclin des abeilles et des insectes en général, ce qui aboutit à une raréfaction de nourriture -, les effets, inimaginables, commencent toujours à se faire sentir… Et entendre : comme l’ont annoncé de concert le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en mars, la nature devient à chaque printemps qui survient un peu plus silencieuse. Libération a parlé à Jean-Claude Roché, 87 ans, au téléphone pour évoquer une vie de traque musicale, et l’étrange apocalypse qui est en train de lui servir d’épilogue.

Comment avez-vous commencé à vous intéresser au chant des oiseaux ?

Quand on est tout petit, à quatre pattes dans l’herbe, les oiseaux échappent à votre perception. Alors on regarde les fourmis, les papillons. Mais les oiseaux, on les entend. Vers l’âge de 10 ans, nous avons déménagé dans une maison. Je dormais au premier étage et au-dessus de mon lit, il y avait une petite fenêtre que ma mère ouvrait par hygiène. Contre la fenêtre, il y avait un grand chêne dans lequel vivait une grive musicienne. De mars à juillet, à 3 mètres de mon lit, c’était le concert permanent. J’ai été fasciné par cet oiseau, qui est l’un des plus musiciens d’Europe.

Un proverbe dit que l’oiseau est le maître de musique de l’homme.

Les oiseaux sont sur la Terre depuis 180 millions d’années – l’archéoptéryx, ce dinosaure volant qui avait des cris gutturaux plutôt que des chants. Puis à 60 millions d’années, il y a eu les oiseaux d’eau, les hérons, mais ils ne chantaient pas non plus. Les passereaux [ensemble qui regroupe plus de la moitié des espèces d’oiseaux, ndlr], eux, chantent depuis 10 millions d’années. Les oiseaux ont atteint leur perfection évolutive bien avant nous. C’est pour ça que nous considérons depuis toujours qu’ils sont divins, ou parfaits. Ce n’est pas par hasard que les anges ont des ailes d’oiseau. Pendant que nous faisons voler des Boeing très chers et très polluants, des oiseaux de 20 grammes volent depuis l’Europe jusqu’en Afrique du Sud en se nourrissant exclusivement d’insectes. Ils perdent le tiers de leur poids en chemin mais ils arrivent en forme. C’est fabuleux.

A quel moment avez-vous eu l’idée et l’envie de les enregistrer ?

Dès que les premiers magnétophones portatifs sont apparus, en 1956-1957. Avant ça, un magnétophone, c’était gros comme une armoire. Mais à l’époque, ça n’avait rien de scientifique dans l’intention. J’ai déterminé et enregistré les oiseaux avec beaucoup de rigueur, ce qui m’a permis de travailler avec des scientifiques. Mais moi, c’était la musique qui m’intéressait. On peut venir aux oiseaux par trente-six chemins, certains par la digestion, d’autres les migrations, la reproduction… Moi, ça a été la musique.

A quel moment avez-vous eu l’idée de faire commercialiser vos enregistrements ?

J’ai rencontré Georges Albouze, qui est le premier à avoir sorti un disque de chants d’oiseaux en France. Il était ouvrier aux usines Renault. Tous les matins, il montait dans le bois de Meudon avec son vélo et sa remorque, dans laquelle il avait installé un magnétophone qui pesait 20 kilos, une batterie de voiture qui en pesait autant, des rouleaux de câbles. Quand il a sorti un petit disque au Chant du monde – qui était merdique mais qui pour l’époque était un événement -, je suis allé le voir. Des disques de chants d’oiseaux, on en fait en Europe depuis les années 20, en Suède, au Royaume-Uni. Mais en France, il n’y en avait pas. En sortant de chez lui, après notre rencontre, je savais ce que je voulais faire dans la vie.

Quand et comment avez-vous commencé à voyager hors de France pour enregistrer des environnements sonores «exotiques», c’est-à-dire composés d’espèces qui n’existent pas ici ?

Un environnement sonore, on l’enregistre parce qu’on trouve que le concert est beau. Je me sens d’autant plus chanceux d’avoir pu enregistrer aux Antilles françaises des espèces qui ont disparu depuis. En y passant dans les années 1962-1963, j’y ai trouvé des survivants.

Dans les Antilles, il y avait beaucoup de serpents. Si bien qu’on a introduit des mangoustes pour s’en débarrasser. Mais les mangoustes ont trouvé beaucoup plus simple de manger les nids d’oiseaux qui nichaient au sol ou à faible hauteur parce qu’ils n’avaient jusque-là pas d’ennemi terrestre. En quelques décennies, les troglodytes de la Martinique et la grive trembleuse ont disparu.

Quand avez-vous perçu que les oiseaux que vous enregistriez allaient peut-être disparaître prochainement ?

J’aurais volontiers fait une chasse aux espèces en voie de disparition si j’avais eu un ordre de mission et de l’argent. J’ai profité de mes déplacements pour enregistrer ce qui me plaisait avant tout, les espèces qui chantent. En France, j’ai enregistré des moineaux, j’ai aussi fait des guides sonores des canards, mais par acquit de conscience. En revanche, les grives ou les alouettes des champs, je n’en aurai jamais assez, puisque chaque mâle a son chant, unique au monde. Parmi les 11 000 espèces d’oiseaux sur la Terre, seules 2 ou 300 sont arrivées à ça.

A quel moment avez-vous perçu, par le son, que les environnements sonores que vous enregistriez se raréfiaient ?

Jeune adulte, je percevais déjà que c’était différent de quand j’étais enfant. Il n’y avait pas que les oiseaux, d’ailleurs. Je me souviens des grenouilles près de Saint-Tropez. Des cistudes [tortues d’eau] dans les cours d’eau qui ont disparu en quatre, cinq  ans. Ce qui diminue le plus chez les oiseaux, ce sont les oiseaux d’eau – en France, depuis un siècle, on a asséché les deux tiers des surfaces humides – et les oiseaux des champs. C’est la faute des pesticides. Les endroits où l’on fait des monocultures, de blé par exemple, il n’y a plus rien. Dans les vergers, où l’on traite les fruits avec douze traitements différents par an, tous les insectes sont morts, donc il n’y a plus rien à bouffer. Et comme on coupe les vieux arbres, les oiseaux n’ont plus nulle part où nicher. Mais je dois préciser que là où j’habite, dans le Gard – en forêt -, la faune n’a pas tellement bougé. Dieu merci, dans les forêts de châtaigniers, il n’y a pas de traitement. Mais les forêts de pins, c’est des cimetières. Le sol est complètement acidifié, ça tue tout. Quand on traversait la France en voiture, on voyait une nature pleine de vie, pleine d’insectes, notamment. J’étais obligé de m’arrêter régulièrement tellement mon pare-brise en était couvert. Aujourd’hui, il n’y en a presque plus. Tous ces insectes, c’était la nourriture des oiseaux. C’est dommage parce que jusqu’aux pesticides, les passereaux vivaient très bien avec les hommes. Jusqu’à il y a cinquante ans, ils trouvaient tout ce qu’il fallait manger avec le bétail, le fumier, le crottin de cheval.

Avez-vous constaté une accélération avec les effets du changement climatique ?

Il y a de nouvelles espèces qui arrivent, qui ont déménagé dans le Nord. Tout monte très vite : les guêpiers d’Europe, la cisticole des joncs, les tourterelles turques, qui ne vivaient qu’au Moyen-Orient.

Vous parlez plus des oiseaux qui arrivent que ceux qui disparaissent. Est-ce une forme d’optimisme ?

Ce qui est dramatique, c’est la destruction des milieux. Je ne vous parle que d’espèces qui s’accommodent à l’homme. Elles, elles prospèrent. C’est mauvais signe, ne vous méprenez pas ! Le fait qu’il y ait des grands corbeaux en montagne, ça veut dire qu’il n’y a plus rien d’autre ! Sur les façades des églises, dans certains villages, je me souviens de trente ou quarante mille hirondelles. Aujourd’hui, on en voit dix fois moins. La biodiversité diminue à toute vitesse. Ma chance, c’est de ne plus trop m’en rendre compte parce que je suis un vieil homme qui entend la forêt depuis sa fenêtre. J’habite dans le concert permanent. Mais je sais que c’est un luxe immense.

Ce fameux «printemps silencieux», que les ornithologues nous annoncent pour bientôt, serait-il imminent ?

Je suis encore plus pessimiste que ça. On est en train de détruire notre civilisation, et ça dépasse largement les oiseaux. Les écologistes font ce qu’ils peuvent au niveau individuel, spécifique, mais ils sont seuls face à une orientation capitaliste qui rend leurs actions inutiles, et la vie impossible sur Terre. J’ai eu la chance d’être là au bon moment, quand il y avait encore des oiseaux. Je serai mort quand ils ne seront plus là.


Olivier Lamm

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Trois courts métrages canadiens en lice pour les Oscars

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D’une part, Fauve raconte les jeux de pouvoir malsains entre deux garçons sur le site de la mine à ciel ouvert de Thetford Mines. Il compte dans sa distribution Félix Grenier, Alexandre Perreault et Louise Bombardier.

Jérémy Comte avec son prix remporté à Sundance.Jérémy Comte avec son prix remporté à Sundance. Photo : Facebook

Depuis sa sortie, le court métrange de 16 minutes a récolté plus de 40 récompenses à travers le monde, dont le Prix du jury à Sundance. Il a également été projeté dans plus de 80 festivals, dont celui de Toronto.

Marguerite de Marianne Farley est pour sa part un court métrage qui raconte l’histoire d’une octogénaire, Marguerite, interprétée par Béatrice Picard, qui souffre de diabète et passe ses journées dans la solitude. Elle ne reçoit que la visite occasionnelle de son infirmière, Rachel (Sandrine Bisson), qui vient lui prodiguer des soins.

Béatrice Picard regarde vers Sandrine Bisson, qui est penchée vers son écran de téléphone. Béatrice Picard et Sandrine Bisson dans une scène du film « Marguerite » de Marianne Farley. Photo : Distribution H264

Elle cherche à développer un lien avec Rachel, jusqu’au jour où elle apprend que celle-ci est lesbienne. La nouvelle déclenche quelque chose en elle qui va venir bouleverser leur relation.

Tour du chapeau pour le Canada, puisqu’un troisième court métrage, un film d’animation cette fois, est aussi en lice pour la prestigieuse cérémonie de remise de prix.

Animal Behaviour (Zoothérapie) de David Fine et Alison Snowden est produit par l’Office national du film (ONF). Le duo a déjà été oscarisé pour le film L’anniversaire de Bob. Le récit de Zoothérapie se base essentiellement sur la thérapie de groupe de cinq animaux, qui s’expriment sur leurs angoisses existentielles respectives.

Il s’agit d’une 75e nomination aux Oscars pour l’ONF.

Peu de surprises

Le 24 février prochain, l’Oscar du meilleur film sera remis à l’un de ces 8 films : Une étoile est née (A Star Is Born), BlacKkKlansman, Black Panther, Bohemian Rhapsody, La Favorite (The Favourite), Le Livre de Green (Green Book), Roma ou Vice.

Spike Lee (BlacKkKlansman), Pawel Pawlikowski (Cold War), Yorgos Lanthimos (La Favorite), Alfonso Cuaron (Roma) et Adam McKay (Vice) se disputeront l’Oscar du meilleur réalisateur.

Des enfants blottis les uns contre les autres sur une plage au bord de la merEn 2018, Netflix a distribué le film Roma, qui a été qualifié de chef d’œuvre par plusieurs experts en cinéma. Photo : La Presse canadienne / Netflix/Carlos Somonte

Dans la catégorie du meilleur acteur, les nommés sont : Christian Bale (Vice), Bradley Cooper (Une étoile est née), Willem Dafoe (At Eternity’s Gate), Rami Malek (Bohemian Rhapsody) et Viggo Mortensen, (Le livre de Green).

Parmi les comédiennes en lice pour remporter la statuette de la meilleure actrice, on compte Yalitzia Aparicio, (Roma), Glenn Close (The Wife), Olivia Colman (La Favorite), Lady Gaga,(Une étoile est née) et Melissa McCarthy (Pourras-tu me pardonner un jour? (Can You Ever Forgive Me?)).

Les acteurs Bradley Cooper et Lady Gaga dans le film <em>A Star Is Born</em>.Les acteurs Bradley Cooper et Lady Gaga dans le film A Star Is Born. Photo : Warner Bros.

Parmi les premières nominations annoncées, Amy Adams (Vice), Marina de Tavira (Roma), Regina King (Si Beale Street pouvait parler (If Beale Street Could Talk)), Emma Stone et Rachel Weisz, qui jouent toutes deux dans La Favorite ont été retenues dans la catégorie du meilleur second rôle féminin.

Du côté des meilleurs seconds rôles masculins, l’Académie des arts et sciences du cinéma, qui remet les prestigieuses statuettes, a sélectionné Mahershala Ali (Le livre de Green), Adam Driver (BlacKkKlansman), Sam Elliott (Une étoile est née), Richard E. Grant (Pourras-tu me pardonner un jour?) et Sam Rockwell, (Vice).

Christian Bale, dans le rôle de Dick Cheney, a la tête penchée et regarde vers le bas.Christian Bale interprète Dick Cheney dans le film Vice Photo : Annapurna Pictures

Les oeuvres suivantes ont été retenues dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère : Capharnaüm (Liban), Cold War (Pologne), Never Look Away (Allemagne), Roma (Mexique) et Une affaire de famille (Japon).

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Des familles homoparentales nous racontent leur quotidien sur le site de  Cheval-Serpent

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La télévision, reflet de la société, n’échappe pas aux changements et à l’évolution du monde. Elle permet parfois de démystifier des modèles avec lesquels la majorité des téléspectateurs ne sont pas familiers. L’homoparentalité est l’une de ces nouvelles figures de la famille et a été plus présente dans les séries télévisées au cours des dernières années. Aux États-Unis, Modern Family, Queer as Folk, The L Word, Six Feet Under, The Wire, Glee, Brothers and Sisters et The Fosters font partie de ces séries qui montrent de nouvelles réalités familiales.

Plus près de nous, Mémoires vives, Lâcher prise et Cheval-Serpent ont mis ou mettent en scène des familles homoparentales, sans que ce modèle non traditionnel soit au cœur de l’intrigue.

Dans Cheval-Serpent, Dorice McQuaid (Sophie Prégent) et Dominique Lévesque (Élise Guilbault) forment un couple et sont les mères de Simone. Les parents biologiques de Simone sont Dominique et David (Guillaume Lemay-Thivierge). Celui-ci a offert son aide afin que les deux femmes puissent fonder une famille. David est très présent dans la vie de sa fille, ce qui ne fait pas nécessairement l’affaire de Dominique.

Vidéo de présentation des familles

L’auteure de Cheval-Serpent, Danielle Trottier, a délaissé temporairement le monde de la fiction pour aller à la rencontre de quatre familles homoparentales bien réelles, qui ont accepté de raconter leur histoire.

Patrick et Anwar, Patrick et Georges, Édith et Joanie ainsi que Charles et Éric ont, chacun à leur façon, surmonté des obstacles et trouvé des solutions pour réaliser leur rêve. Et comme le dit l’un des pères interviewés :

Tout est possible dans la vie. Tu as un rêve? Tu travailles. Tu veux y arriver? Tu vas bâtir. Tu as une idée? Bien, trouve les solutions, trouve ce que tu dois faire et fonce, vas-y, et ne laisse personne te dire que c’est impossible.

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Marcel Azzola, à bout de soufflet

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Si Yvette Horner a été célébrée comme la reine des flonflons pop, Marcel Azzola pouvait légitimement postuler au titre de roi du swing musette. Plus encore que son aînée, qui le devança en 1948 lors d’une coupe du monde d’accordéon, il aura œuvré à sortir son instrument des préjugés dans lesquels il était contraint. «Le combat n’est pas fini !» avait-il ainsi prévenu le jeune Vincent Peirani à ses débuts. Ironie ultime, Horner l’a aussi précédé dans la mort : elle est décédée en juin, lui lundi, à 91 ans.

Comme Peirani et d’autres héros du branle-poumons, Azzola était un fils d’immigrés italiens, né en 1927 dans le Paris populo, celui de la Rue de la Chine (une mazurka qui figure parmi ses classiques, en hommage à l’adresse de l’hôpital Tenon où sa mère accoucha). Formé par les meilleurs, Médard Ferrero en tête qui l’initia au classique (les fameux grands airs et autres ouvertures), il apprend le métier dans les brasseries, jouant à la demande, et dans les bals, enchaînant les cachets.

Elans explosifs

De cette dualité, il gardera un sens de l’humilité et un talent d’écoute, deux qualités essentielles pour qualifier une belle carrière. La sienne naît dans l’ombre des vedettes qui font appel à lui : Boris Vian, Yves Montand, Barbara, Jean Sablon, Edith Piaf, Juliette Gréco… Le carnet est rempli de noms qui sonnent à l’oreille de tout amateur de musique. Parmi ceux-ci, il y a bien entendu Jacques Brel, dont le «Chauffe, Marcel, chauffe !», cri du cœur lâché dans l’énergie de la session, fit entrer l’accordéoniste au panthéon de la chanson. En 1968, Vesoul le place pour toujours dans la cartographie de la musique française.

 

Pour avoir su se mettre au service des autres, Marcel Azzola n’en fut pas moins à l’initiative d’un vrai renouveau pour son instrument, qu’il dépoussiéra patiemment sans ôter la part de plaisir qu’il y a à faire valser les pieds. C’est grâce à lui, entre autres, que ce piano dit du pauvre put entrer au Conservatoire national supérieur de musique en 2002. Avec le jazz, il éprouva tout autant ses qualités d’improvisateur que de compositeur, dans les pas des meilleurs du genre, dont l’esthète virtuose Tony Murena, sa référence, dont il partageait les élans explosifs. En la matière, il sera guidé par son pote d’enfance et complice de toujours, le guitariste Didi Duprat, qui lui présenta Django Reinhardt et l’introduisit plus généralement dans l’univers manouche. Il deviendra bientôt l’éclaireur inspiré d’une nouvelle génération, celle de Richard Galliano, avec lequel il enregistrera même une Afro-musette et une terrible Panique sur l’album Paris musette en 1990.

Directeur artistique de ce disque publié sur le label La Lichère, le rédacteur en chef de Jazz Magazine Franck Bergerot fut, jusqu’à son dernier souffle, l’un des intimes de Marcel Azzola : «Il avait grandi en parallèle de l’histoire du swing, sans complètement la partager. Pour ce fils de maçon, le jazz, c’était le monde des riches. Pas tout à fait le sien, même s’il avait été très tôt impressionné par Dizzy Gillespie.» Après avoir fréquenté les clubs de Saint-Germain, l’accordéoniste va pourtant se hisser au sommet au Caveau de la Montagne, un petit club de jazz où il s’illustre à la fin des années 70 avec le guitariste Marc Fosset et le contrebassiste Patrice Caratini. «Après avoir sillonné les départementales françaises au volant de belles américaines et fait danser tout le pays, Marcel tend à revenir vers de petites formes, comme les récitals qu’il donne avec la pianiste Lina Bossati. Il est séduit par l’idée de se frotter à une nouvelle génération de jazzmen. Nous sommes curieux, Marc et moi, d’élargir les champs de notre duo, qui plus est, avec une légende de l’accordéon», témoigne alors le contrebassiste, honoré de partager l’affiche avec celui qu’il désigne comme «le patron».

«Piano à frissons»

Ce ne sera pas la seule expérience de ce type, même s’il dut longtemps enregistrer des séances où il n’était pas question de prononcer le mot jazz. Marcel Azzola tissa ainsi des ponts entre deux univers où les malentendus n’avaient que trop duré. De Stéphane Grappelli à Christian Escoudé, de Swan Berger à Didier Lockwood, il fut toujours attaché au Paris qui swingue dru. Il n’en était pas moins élégant lorsqu’il s’agissait de ralentir le tempo, comme avec l’emblématique duo qu’il formait depuis des dizaines d’années avec Lina Bossati, la pianiste de son orchestre de bal qui deviendra sa fidèle complice sur scène et sa meilleure amie dans la vie. Sur le «soufflet à chagrin» que beaucoup désignent aussi comme le «piano à frissons», il pouvait ainsi faire siennes les Gymnopédies de Satie, non sans digression mais toujours avec délicatesse, pour paraphraser un de ses plus beaux thèmes.

C’est aussi de cette oreille qu’il faut apprécier ses apparitions sur de nombreuses bandes originales, à commencer par celles de Tati (Mon Oncle, Playtime…). Comme ce dernier, la musique de Marcel Azzola parlait de mélancolie et de mémoire, sans renier l’énergie et l’instant présent. Des sentiments partagés qui se trouvent résumés dans une courte vidéo du documentariste et écrivain David Dufresne. Venu le voir à propos de son livre On ne vit qu’une heure : une virée avec Jacques Brel, Marcel Azzola, en sortant un des nombreux accordéons de sa collection, lui relatera le souvenir d’une improbable séance avec les Sex Pistols pour le film la Grande escroquerie du rock’n’roll : «On s’est retrouvés à Saint-Germain-des-Prés, le chanteur à chanter à la terrasse des Deux Magots, avec moi à l’accordéon et un violon. Et le directeur s’approche pour nous dire de foutre le camp ! Un client s’est levé et lui a dit : « Arrêtez, ce sont des amis à moi. » C’était Jean Sablon.»


Jacques Denis

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